Misiones mission lieu ideal 2: à Eldorado
"...Mi conviccion recogida durante la ultima guerra en Europa, donde no faltaban inteligencias, ni tecnicos, sino tierra, es decir espacios libres, donde el hombre pudiera desarollar sus actividades con un contacto directo con la naturaleza".
" Y por fin, porque no estoy de acuerdo que la industria va a crear el bienestar del mundo. Enriquize a unos y esclaviza a otros. Es decir, que aun no se encontro la distribucion equitativa del rendimiento entre el capital y el trabajo, a pesar que hace cien anos que los economistas la buscan en vano. Pero lo que es seguro es que el sistema industrial no hace feliz a los hombres. Lo que provoco la ultima guerra, y hasta cierto punto la actual, es la superproduccion de productos industriales y la falta de viveres. Y no viceversa como creen algunos. Reconozco que ciertas industrias son necesarias en cada pais. Pero la gente feliz, es la gente que vive de la tierra".
"De esto proviene que todo lo relacionado con las artes, sea la pintura, la musica o la poesia, todo, tiene fuente inspiradora en los supremos donos de la naturaleza".
"Et pour finir, parce que je ne suis pas d'accord avec l'idée que l'industrie va créer le bien-être du monde. Elle enrichit certains et asservit d'autres. C'est-à-dire que l'on a pas encore trouvé de relation équitable dans le rendement entre le travail et le capital, d'autant plus que les économistes la chechent en vain depuis plus de cent ans. Mais ce qui est sûr est que le système industriel ne rend pas les hommes heureux. Ce qui a provoqué la dernière guerre et en un sens l'actuelle, c'est la superproduction de produits industriels et le manque de vivres. Et pas vice-versa comme le croient certains. Je reconnais que certaines industries sont nécessaires dans chaque pays. Mais les gens heureux sont les gens qui vivent de la terre".
"De ceci provient que tout ce qui est lié aux arts, que ce soit la peinture, la musique ou la poesie, tout, a pour source d'inspiration les suprêmes dons de la nature".
J'ai trouvé une pension pour artisans itinérants ou familles pauvres très bon marché. C'est un lieu incroyable, ancienne maison de passe, habité par des indigents, des cas sociaux tous plus ou moins monstrueux, fous, alcooliques, drogués, laids, ignorants et stupides en général. Ils sont aussi plus ou moins gentils, hospitaliers, rusés, et d'une subtilité que je découvre peu à peu. Ils sont surtout tous très pauvres. La maison est tenue par le propriétaire, un vieux confus demi-fou qui traite toujours tout le monde de stupide. Je suis complètement fasciné par tous ces gens et peut être eux par moi, j'ai l'impression une fois de plus de ne pas être à ma place ce que j'apprécie hautement. L'endroit est très sale mais ma chambre est idéalement disposée et tout me plaît beaucoup: la vie un peu à la dure de campagne, laver mes vêtements tous les jours avec les femmes au soleil a l'eau tirée du puits, prendre le téhéré à la fraiche sous l'avocatier en conversant géopolitique et cosmologie avec Miranda le proprio, faire des grillades pour tout le monde, il y a un semblant d'ambiance de famille, et une certaine simplicité matérielle revigorantes. Je me suis imposé, et me fais a peu près aimer et respecter de tous; je fais en même temps très attention, me méfie de tout le monde comme me le conseille d'ailleurs tout le monde, et j'ai des rapports intéressants avec chacun des personnages, je commence à planter ma parcelle dans la potager, et j'emmène le petit garcon de la famille de derrière au musée.
De ce camping fantôme à Montecarlo où nous étions depuis 5 jours
Anne s’en va, puis moi le lendemain.
Après des adieux chaleureux avec le gérant du camping, c'est très seul et encore un peu vaseux de ma forte affection digestive de la veille que j'ai pris le bus pour Eldorado vers midi, c'était
le samedi 18 octobre 2008.
Là, j'arrivais seul dans une ville impossible à reconnaître, avec mon sac à dos, ma maison sur mon dos. J'avais comme le sentiment d'être lâché dans ce monde, que tout était à construire, puisqu'il fallait créer des liens, puisque je me proposais à moi-même de trouver maison amis et travail. J'ai connu alors ce sentiment tant recherché du "tout est possible" ; ce vertige du possible si grisant. Je me souviens aussi de ce sentiment de curiosité enthousiaste à savoir ce que je vais devenir, à quoi ressembleront mes amis, à quoi ressemblera ma situation dans quelques jours ou semaines, une situation qui dépendra beaucoup de moi et qui sera ainsi un peu comme mon oeuvre, et celle du destin. Ce type de situation est une des occasions les plus fortes que j'aie connue de sentir la liberté.
Les rues étaient désertes en arrivant vers une heure de l'après-midi, ici on fait la sieste. Juste arrivé en ville, dans ce désert inquiétant, je me dirige vers un quartier à peu près au hasard et demande à un groupe de hardos tout en noir cheveux longs où je peux loger (je m'adresse volontiers aux hardos qui sont paradoxalement toujours des gens très doux et gentils-leur catharsis de la violence les attendrit efficacement). On m'accompagne jusqu'à une maison en piteux état: voilà, c'est la pension de Miranda, une pension pour artisans itinérants.
Miranda est un homme, à ma surprise; sur place quelques bizarres visages furtifs, je découvre maison et chambre miteuses qui me ravissent, 10pesos par jour (2euro). A ma demande il me donne un cadenas pour que je puisse fermer la pièce. Ah un français! Miranda s'esclaffe et disparaît, je l'avais vu 3minutes, il ne m'a rien demandé et presque rien dit.
Mais il me faut expliquer un peu
le contexte.
Je rappelle que je me rends à Eldorado parce qu'on m'a dit qu'il y a une grande concentration d'allemands, et que je suis a la recherche du lieu idéal. Je suis venu pour éprouver la suivante hypothèse: la synthèse des allemands et des argentins produirait-elle la mentalité idéale? (mais que sont les argentins d'ici? a Buenos Aires, ce sont des porteños (c’est-à-dire des habitants de BsAs), j'ai compris ce que cela voulait dire en sortant de Buenos Aires. Ici se sont mélangés les guaranis aux paraguayens, espagnols, italiens, et nord européens, l'identité argentine est difficilement saisissable). J'ai bien conscience que mon hypothèse est foireuse mais tout est foireux de toute façon et de toute façon je pars pour être surpris (une manière comme une autre de fuir l'ennui) et dans le chaos du possible, peut-être qu'un hasard ferait que cette hypothèse ait quelque chose de vrai...
Eldorado a été créée à partir de rien, de la jungle qu'il y avait, en 1919. Elle est l'oeuvre d'un homme, un banquier fils de banquier, un promoteur, de Francfort, Adolf Schwelm. Peintre et surtout homme d’affaires, cosmopolite, cultivé ; un inspiré qui a beaucoup voyagé mais jamais perdu le nord. A côté, disons, des idéaux que j'ai mis en exergue il y a une fin lucrative dans la fondation (et le fondement ?) de cette ville.
Schwelm a vendu quasiment au porte-à-porte en Europe des parcelles des terres qu'il avait acheté très bon marché. Il y aurait une imposture dans le nom même d'Eldorado m'a-t-on avoué: faire croire aux nouveaux colons allemands, sinon qu'il y avait de l'or, au moins qu’il y aurait comme un mythe de richesse miraculeuse. (des deux villes qu’il a fondé, comment imaginer des noms plus marketing pour l’époque que « Eldorado » et « Montecarlo » !). D’ailleurs l’herbe à maté a été baptisée « or vert », et Eldorado « capitale du travail »… Cette valorisation du travail est évidemment très suspecte : une propagande qui prépare les esprits à accepter des sacrifices de soi, comme la valorisation de la patrie prépare à d’autres sacrifices de soi.
Schwelm vendait des parcelles en montrant des photos, et même un film, réalisés dans sa propriété de riche, possédant un jardin magnifique, (aujourd’hui parc public sur le bord du fleuve Paraná), ce qui n’avait rien à voir avec la jungle complètement vierge et très hostile qu’ont trouvé les colons en arrivant! Quand ils ont vu l’hostilité de la terre qui les attendait, ceux qui en avaient les moyens sont repartis, et seraient restés seulement ceux qui n’en avaient pas eu le choix! D’où comme une atmosphère de déception que l’on sent encore planer aujourd’hui. Dans le musée, on peut voir une vidéo tout à fait pessimiste concluant quasiment que cette ville est une imposture dans sa fondation, que c’était une erreur de venir! A ceci, à la première colonisation des années 20 et 30 d’Europe et aussi d’allemands venant du Brésil, s’ajoute la vague de réfugiés nazis dont il reste certainement des exemplaires vivants peut être à quelques pâtés de maison de chez moi ! L’histoire de la ville est d'autant plus curieuse que récente. C'est la première fois que je vis dans une ville qui a l'âge de la durée d'une vie d'être humain, il y a encore des pionniers vivants, qui ont vu le tout début…
Aujourd'hui une agglomération de 70 000 habitants, qui a surtout l'air d'un village-rue peu spectaculaire. Partant du bord du Paraná au kilomètre 0,(où il n’y a presque rien excepté la résidence Schwelm, dominante magnifique au bord du fleuve), le « centre » ville est entre le kilomètre 8 et le kilomètre 10. Tout est très étendu, maisons et bâtiments bas, quasiment aucun ne dépasse le deuxième étage, et très vert dès que l'on s'écarte de quelques pâtés de maisons de la rue-centre.

Mon quartier, nommé Ziegler (un pionnier), est un quartier plutôt pauvre, aux maisons assez modestes, très vert, comme l'est toute la ville. Chaque maison a un grand jardin et plusieurs arbres.
de bois et de ciment, est d'état douteux: rapiécée de tous côtés, elle a un charisme qui m'a saisi dès le début.

Divisée en une dizaine de chambres plus ou moins grandes, intérieur tout en bois, tout très mal entretenu, un désoeuvrement manifeste.Je découvre ma chambre: d'une saleté impressionnante, sol en béton, murs en bois peint décrépis et noirs de crasse, quelques étagères recouvertes d'une épaisse couche de poussière très suspecte et crottes de souris. Une armoire défoncée, un lit à deux places douteux, un frigo hors d'usage dont la porte démontée gît à côté. La chambre possède deux portes qui tiennent à peine fermées grâce aux verrous fixés avec deux clous, une des deux portes peut être fermée de l'extérieur avec un cadenas. Ma chambre, idéalement située a un accès sur le balcon de devant qui est abrité ce qui permet d'observer le quartier sous la pluie. L'autre porte donne sur le côté de la maison où il y a un évier, une salle de douche et le puits d'où l'on tire l'eau de nettoyage. Pour avoir de l'eau chaude il faut faire un feu sous le cumulus qui est sur le sol à côté de la salle de douche, de sorte que l'on a pas d'eau chaude s'il pleut...
Il y a deux toilettes derrière la maison, de l'autre côté du jardin. Ces toilettes me rappellent certaines d'Azerbaïdjan en pire. Les murs tout autour de la cuvette turque sont parsemés de virgules de merde un décorateur du doigt qui a eu une inspiration qui reste maintenant comme un motif de papier peint. Il y a un phénomène que je ne m'explique pas dans les toilettes: les deux sont soumises aux mêmes conditions de vie je présume (on jette un seau d'eau quand on a fini-enfin, ce serait plus supportable si c’était justement le cas)) or alors que celles de droite sont à peu près normales, dans le fond du trou de celles de gauche on ne voit plus l'eau mais seulement une couche épaisse d'asticots grouillants. Il y en a de différentes tailles, ils remontent sur les bords jusque sur les parois je suppose pour se métamorphoser en mouches qui peuplent les toilettes. Les asticots vivent et mangent de la merde puis se métamorphosent, de sorte que l'on peut vraiment dire que les mouches, c'est (en substance) de la merde.
Au fond du jardin à droite, de l'autre côté de des toilettes il y a une toute petite maison en bois où loge une famille sans père. La mère, son fils, ses trois filles et deux petites filles de l'une d'elles. Ceci apporte une population féminine joyeuse et riante comprenant petits enfants ce qui est tout à fait bienvenu.
La maison est ornée de deux grands magnifiques avocatiers qui produisent d'excellents fruits paraît-il en quantité telle qu'on ne sait plus qu'en faire (en face de la maison un manguier parait-il aussi très productif) Cette maison a une histoire particulière: elle a été un bordel qui attirait paraît-il les pires personnages et les pires histoires, jusqu'à l'assassinat de quelqu'un dans la cour (on rechigne pour l'instant à m'en donner les détails). C’était la bonne époque ; aujourd’hui l’ambiance est plus calme, mais le lieu est encore connu pour attirer les fous marginaux peu fréquentables. Les gens qui vivent ici, comme me l'a avoué ensuite un après-midi, au frais sous l'avocatier, le propriétaire, d'un regard complice, des "bons à rien”, des "réfugiés humains" qu’il disait.
Durant le petit déjeuner sur la terrasse je vois un de mes colocataires partir à vélo puis revenir 10 minutes après. Il a une tête de voyou fini (réplique de Sergeï en Argentin pour ceux qui le connaissent). Je rumine mon explication: par sûreté, il est allé déposer son butin à un autre endroit. Je me demandais si ameuter tout le monde, attendre trois jours, je pensais à mon couteau chéri que j'ai réussi à ne pas perdre depuis 14 ans, un record personnel. Je savais que le mieux était de ne rien faire pour l'instant, mais j'ai réussi à vraiment me convaincre que c'était le type aux tatouages à l'air de voyou (je crois que j'étais bien énervé). Il a un peu ma carrure, est couvert de tatouages de très basse qualité (comme des dessins ou écritures d'adolescent) jusque sur le visage en haut du front quelque chose d’écrit en araméen, il lui manque un bout de narine qui correspond exactement à une fente de couteau, des yeux très clairs foudroyants.
Je me mets bien en face de lui et lui dis que je suis prêt à racheter mon couteau, qu'il propose un prix. Il s'indigne d'abord calmement puis s'anime, me dit que je ne sais pas à qui je m'adresse, qu'il est fou, je lui rappelle que je peux l'être aussi, le ton monte. Je lui dis que s'il n'est pas coupable je m'excuse de l'accuser ainsi. Il y a eu des regards très intenses, et je crois que c'est au cours de l'un de ces échanges de regards que nous sommes devenus amis. Dany m'a ensuite amadoué petit à petit avec ses discours puis en me proposant de partager un joint. On a tout de suite parlé de mon accusation. Je me suis excusé et lui ai avoué avoir été stupidement influencé par sa tête de voyou et ses tatouages. En quelques dizaines de minutes nous étions très bons amis, nous découvrant idées et sensibilités en commun; un type un peu nerveux, un peu comme moi.
Il m'a avoué au début avoir cru que j'étais quelqu'un envoyé pour le liquider (il a quelques ennemis). Evidemment j'ai retrouvé mon couteau dans ma chambre peu après. Je considère que j'ai intégré la paranoïa argentine, dont j'ai toujours tant de mal à savoir à partir de quel point c'est une paranoïa justement...le vol, le risque d’agression sont des thèmes permanents, ressassés à l’envi par les médias et les gens, toujours présents dans les esprits, dans les regards des gens dans la rue. Il y a comme une méfiance généralisée très contre-productive à mon avis.
Quoi qu’il en soit je crois que cette accusation de ma part aura finalement été une bonne manière de m'introduire dans le groupe, me faisant voir comme quelqu'un de méfiant à l'égard du vol et se faisant respecter. On a ensuite passé la fin de la matinée ensemble, avec Dany, à discuter sur mon balcon. Vers midi il vient m'apporter six empanadas frites que sa femme vient de faire, peut-être les meilleures empanadas (boeuf et oeuf dur dans une fine couche de pâte à pain) que j'aie mangé. Je vais acheter la meilleure bouteille de rouge (il souhaitait du rouge) au kiosko du coin (sortes d'épiceries où on trouve de tout, il y en a une a chaque coin de rue argentine- là je découvre qu'elles sont dans les maisons), un rouge glacé que je vais chercher en tongs et torse nu, en pensant aux longs et froids mois d'hiver dans le béton de Buenos Aires (j'étais encore tout blanc à ce moment-là), cela m'inspirait comme un bonheur épidermique. J'ai ensuite pu observer comment Dany se comportait avec l'alcool: j'avais l'impression de voir un héroïnomane prendre sa dose.
Dany est artisan, mais ses oeuvres me semblent très modestes. Il sculpte des lauzes, et fabrique aussi des espèces de pots à suspendre avec des lianes tressées dans lesquels il met des orchidées, choses qu’il va chercher dans la forêt. Natif du lieu, pauvre fils de pauvre, il vendait des clous dans la rue à 5ans. Il a grandi dans le crime, aujourd’hui à peu près calmé de force par un gros sursis qui l’attend.
Il m’explique au cours d’une discussion que la maison d’en face qui a brûlé était celle de quelqu’un « qui ne s’est pas comporté correctement ». Une forme de justice de proximité.
J'ai ensuite passé le début d'après-midi avec un autre colocataire, Diego, qui m'a invité à l'épicerie du coin prendre une bière...(tiens, ai-je commencé à me dire, l'alcool est apprécié ici) Mais mon estomac m'a vite rappelé les excès d'alcool avec Anne, je n’ai ensuite plus bu goutte ce qui n'a pas été difficile au milieu de tous ces buveurs à vous dégoûter de l'alcool.Diego reçoit une pension, et il la boit. Il reçoit une pension (450$ soit 100euro ce qui paye(-rait)ici dans ces conditions loyer et nourriture) parce que la moitié de son corps est un cicatrice: il a survécu à un incendie tout bébé, ce qui lui a laissé une cicatrice de haut en bas du corps, qui le sépare en deux depuis entre les yeux jusqu'à l'une des jambes. Il a la moitié du corps comme coulée: l'arcade, l'oeil a coulé, la bouche, le téton ont coulé et se retrouvent plus bas. Il est assez impressionnant à première vue, puis on s'habitue. Diego prend je ne sais quels calmants et il boit beaucoup, beaucoup trop.
Sans exagérer il est chancelant les trois quart de la journée, en étant lourd comme il faut. Vu son état il a la plupart du temps beaucoup de mal à parler d'une voix grave rauque traînante -au début je ne le comprenais pas- de toute façon ses propos sont assez incohérents. On est tellement habitué à le connaître avec cette voix qu'on est comme surpris quand à jeun il a une voix normale, on ne le reconnaît pas ; sa voix est en réalité plutôt aigue, toute mélodique. Evidemment c'est alors une autre personne, il est plutôt éduqué, fin, il a lu il connaît Borges, Cortázar.
Ivre c'est une autre personne, il ne parle d'ailleurs presque pas, il est très sale et odorant et il est toujours sans le sou en train de demander quelque chose, obligeant parfois à être un peu ferme avec lui pour garder une certaine tranquillité. J'ai une certaine expérience avec les alcooliques (de part mes voisins, en général) et pour tout dire une certaine tendresse envers eux. Mais Diego est lourd. Le deuxième soir je l'ai invité à dîner je m'étonnais de voir les autres se tenir à distance puis j'ai compris. Diego ne parlait plus. Comme il boit toute la journée il oublie de manger il s'est jeté sur mon repas comme un ogre dévorant jusqu'à ce qu'il me restait d'ail et d'oignons crus! Diego est aussi artisan comme ils disent, ce qui consiste souvent à enfiler des perles sur une ficelle, puis à fixer un fermoir. Il a été aussi marin.
Il y a ensuite Miranda, le vieux propriétaire (enfin pas du tout si vieux que ça puisqu’il a 65 ans, mais il fait vieux et de toute façon les repères sont changés ici je crois qu’on est vieux à cet âge), qui joue un peu au vieux philosophe (il s’est écrié de joie d’ailleurs quand il a su ma formation). Regard brillant perçant. Dany me l’a décrit comme quelqu’un ayant de nombreux visages dont il change chaque jour. Assez confus, cyclothymique et souvent mal luné, fait de l’esprit, s’exprime ironiquement, et traite toujours tout le monde de stupide: son “¡estúpido!” est réputé dans la maison et volontiers un sujet à plaisanteries. D’ailleurs Marina, 2ans et demi, à force de l’entendre profère elle-même des “¡estúpido!” et moi même je commence aussi à trouver que c’est une expression finalement souvent pertinente.
Miranda prétend qu’il s’est détruit la jeunesse et la santé dans une usine. Miranda est bon: on m’a dit que souvent il ne fait pas payer de loyer aux plus pauvres. Il m’aime bien, probablement parce que je suis un client différent des habituels, et il apprécie mon influence “saine” sur la maison. Parce qu’il me croit cultivé, il me pose souvent des questions intelligentes: “pourquoi est-ce qu’Hitler en voulait spécifiquement aux juifs?”, “quelle était la formation de Napoléon?”, “qui était Jeanne d’Arc?”, “qu’est-ce que le libéralisme?” Miranda, tout de même plus “équilibré” que les autres, ne se distingue pas des autres par sa manière de vivre quasiment comme un clochard. Très diabétique, il lui manque quelques orteils, et il a des espèces de pourritures infectieuses immondes qui lui fleurissent aux pieds, qu’il entoure alors de bandelettes crasseuses.
Bienvenido est un autre personnage remarquable. Très très obèse notamment des hanches il a une forme de bouteille et debout, son ventre lui coule presque jusque sur les cuisses. Très alcoolique aussi, mais préférant l’ivresse légère ou moyenne à être ivre mort il reste en général fréquentable, c’est à dire presque toujours capable d’entretenir une conversation minimum. Je m’émerveille devant la diversité des formes d’alcoolisme. La quarantaine, Bienvenido a l’air beaucoup moins méchant depuis qu’il s’est rasé sa moustache de corsaire et coupé les cheveux. Ils se sentent tous obligés d’avoir l’air méchant mais ce sont en général de gros gentils, Bienvenido est un nounours. Il s’amuse beaucoup, dans son ivresse, à provoquer Diego et à le traiter de toutes sortes de noms et de menaces que l’autre lui renvoie (tout cela est, comment dire, cinématographique) ce qui les amuse jusqu’à ce que l’un des deux soit vraiment vexé et se retire dans sa chambre.
Diego et Bienvenido un jour de pluie depuis ma terrasseIl y a aussi Ugo et son père, tous deux chiperos : ils vendent des chipas. (A chaque coin de rue à Misiones on peut acheter des « chipas », petits pains à base de farine de manioc, fromage local et beurre). Ugo est manifestement psychotique, son regard et ses gestes de fou m’effraient moins depuis que je le connais mieux, il a quelque chose d’un enfant perdu, mais il exprime décidément le danger. Son père le surveille, vieux beau sec calme à la ride burinée. Cet homme a une classe particulière, toujours en chemise blanche propre aux manches remontées, voix très rauque de cordes vocales en fin de vie. Tous deux aussi grands buveurs.
Il y a ensuite la famille sans père logeant dans la cabane du fond du jardin, 6filles et un garçon de 11 ans, ce qui fait beaucoup de paires d’yeux timides méfiants et curieux à mon égard. J’ai quelques contacts sympathiques, aller avec le gamin au musée (pour la première fois de sa vie), travailler dans le potager et cuisiner avec l’adorable Celeste, 4ans.

Celeste et Marina
Prendre un pot le soir avec eux. On m’envoie parfois le gamin m’apporter des portions de la cuisine familiale. Je les vois revenir avec des cartons qu’ils accumulent puis vendent, travail de ceux que l’on appelle les cartoneros, certaines vendent aussi des chipas, les petits pains, d’autres nettoient des magasins pour 20pesos(4.50euro)la journée. Cette famille ne possède presque rien et les revenus suffisent à peine à fournir les biens alimentaires. Les jeunes filles risquent la prostitution.
Il y a enfin à côté de ma chambre mon voisin immédiat, c’est-a-dire la famille qui est à 0.9 centimètres de ma chambre de l’autre coté d’une paroi de planches, et qui me réveille chaque matin entre 8 et 10 h par une musique variété romantique argentine et brésilienne de niveau disons discutable. Le niveau sonore est très fort parfois les bouchons à oreilles ne suffisent plus mais je ne me suis jamais plaint, j’ai pris le parti de m’adapter. Parfois j’ai l’impression que l’enfant qui pleure est dans ma chambre. Très pauvres mais possédant une télé avec lecteur de dvd et amplificateur muni d’enceintes. Amateurs de films d’horreur gores sataniques, j’aurai passé beaucoup de soirées sur fond de cris affreux de victimes souffrantes.On voit tout de suite à son regard que le père, Fabian, est dérangé, manifestement psychotique. Il m’a avoué le deuxième jour qu’il ne peut pas boire parce qu’il prend des médicaments, je le vois cependant boire mais seulement tous les trois-quatre jours environ, modérément mais avec un soin qui révèle une autre forme de passion pour l’alcool ; adepte du Fernet-cola (très répandu en Argentine). Personne à première vue très bizarre le regard le visage souvent baissés, assez fermé. Son regard est voilé de honte, on ne sait laquelle. Là aussi j’ai finalement découvert quelqu’un de très doux. Il construit de petits meubles simples à partir de chutes de menuiseries. J’ai entrepris de lui montrer ce que je connaissais à ce sujet afin de lui permettre de construire et vendre (plus cher) des pièces plus élaborées.
Sa femme, Jacqueline, est de ces créatures dont on se demande si elles possèdent tous les attributs innés de l’humain moderne; on peut la soupçonner d’être légèrement atteinte de crétinisme. Il faut dire qu’elle n’est pas aidée par son aspect, prognathe d’une manière prononcée et yeux rapprochés, très poilue, la quarantaine mais se mouvant comme une vieillarde, une voix très étonnante qui exprime comme par son timbre même sa stupidité, qu’elle distribue d’ailleurs comme une caractéristique génétique et culturelle dans sa famille.
Ses deux enfants lui ressemblent, de petits visages prognathes au regard absent. Isaac, 10ans environ, s’exprime avec difficulté, ce que l’on interprète comme un symptôme d’une certaine débilité certaine. Ezequiel, 9 mois, ne se comporte pas normalement, il ne se tient pas bien droit ni assis, il est suivi par des spécialistes il a un régime spécial. Heureusement il pleurait peut, pour un enfant, finalement.
Je ne sais pas de quoi ils vivent, probablement d’une pension d’invalidité (pour problèmes mentaux) de Fabian, le père de famille, qui a été cartoneros à Buenos aires après avoir perdu son emploi lors de la crise de 2001 ; il est venu avec sa famille en train (le moyen de déplacement du pauvre ici : pour 20pesos(5euro) on fait les 1500km jusqu’à posadas normalement en 30heures, mais des avaries de voie peuvent faire durer le voyage trois jours, comme c’était son cas) Il préfère apparemment ne pas travailler, après des expériences de travail manuel pénible.
A ces personnes qui étaient les résidents fixes les semaines où je suis arrivé s’ajoutaient ou se succédaient des familles, des personnes de passage, des colporteurs, des artisans, des perdus.
Tous ces personnages étonnants m’ont fasciné dès le début. J’ai tout de suite pensé au vague souvenir que j’avais du film d’Ettore Scola Brutti, sporchi et cattivi. Je n’avais pas du tout imaginé ni prévu être confronté à ce type de lieu et ces gens que je n’avais pas imaginés du moins ainsi. Ma première impression a été de constater qu’ils sont tous plus ou moins sots, sales, fous, alcooliques, perdus, marginaux, incompétents, irresponsables et surtout très pauvres depuis leur enfance (ayant probablement connu des carences alimentaires). Beaucoup de têtes de voleurs et de truands, tout le monde me dit de me méfier de tout le monde. Car en même temps tout le monde est sympathique avec moi. (d’ailleurs j’ai senti que si j’écoutais les gens je me méfiais d’eux à leur conseil, donc je me méfiais quand ils me disaient de me méfier donc je leur faisais confiance)
Ils étaient aussi hospitaliers, parfois fins et intelligents, toujours surprenants.
Eux étaient ahuris de me voir ici et moi de me retrouver ici, et ils étaient confrontés à un personnage qu’ils devaient découvrir, alors que je devais inventer le personnage que j’étais là-bas au fur et à mesure.
Très surpris au début, j’ai pris soin de me faire aimer et respecter de tout le monde. Je me suis senti obligé d’être dans une posture dominante et sûr de moi, je me suis pris au jeu et cela a à peu près fonctionné.
J’ai opté pour ma tendance actuelle au dynamisme, j’ai adopté une posture forte, comme si j’avais vu ça et été dans ça toute ma vie, j’ai été décontracté et à la fois un peu ferme dès le début. J’ai doublé mon régime de gymnastique, musculation et yoga. J’étais surtout au début toujours plus ou moins sur mes gardes.
Aussi une certaine pression se relâchait quand le soir sur mon lit les verrous étaient tirés. Certes, vu la sûreté de dispositifs la fermeture n’était que relativement assurée. Mais je savais que j’avais dès le deuxième jour des amis autour de moi (ce qui était la plus efficace des sécurités), ils étaient simplement des inconnus, c’est l’inconnu qui effraie.
Dès le premier jour, la fréquentation de ces personnes a eu comme un effet positif sur moi, comme un réflexe de survie qui m’a fait les voir comme des contres-exemples de situation psychique et sociale. Unes de mes réactions étaient d’intensifier ma gymnastique, de bien me nourrir, d’être actif, je tenais un emploi du temps avec des tâches précises que je réalisais. J’ai poursuivi ma recherche d’un yoga personnel, et je crois avoir fait une grande découverte : j’ai identifié les vertèbres qui ont tendance à se déplacer à l’origine de mon mal au dos, et j’ai trouvé un mouvement qui permet de les replacer d’un coup. Ceci en m’habituant à corriger ma posture, je suis pratiquement libéré du mal au dos.
J’avais l’impression de rayonner d’énergie positive, constructive et saine ce qui contrastait avec mon environnement immédiat, et en même temps avait comme une influence positive sur mes voisins, appréciée du propriétaire. J’avais l’impression que mon attention à l’hygiène par exemple en inspirait certains.
J’ai découvert que se distinguer correspond comme à besoin esthétique et moral de compenser des « tendances sociales » par rapport à l’univers environnant. Par exemple à Buenos Aires le machisme ambiant a eu pour effet sur moi de me rendre encore plus efféminé dans mes choix de vêtements et accessoires, j’ai été plutôt en retrait dans mon approche des femmes et j’ai été scrupuleusement honnête.
Je me sentais et je me sentais obligé d’être comme une source d’énergie saine en ce lieu. Le lendemain de mon arrivée un dimanche ensoleillé j’ai nettoyé ma pièce systématiquement (c’était évidemment nécéssaire à mon bien-être), lancé nombreux seaux d’eau poussés ensuite dehors à la raclette, sentant regards furtifs curieux. J’ai l’impression de m’être ainsi attiré dès le début une certaine sympathie des femmes, qui me voyaient comme elles passer des heures à laver, en même temps comme un soulagement d’avoir un élément propre et même nettoyant au lieu de l’éternel « burracho » (ivrogne).
Je me suis par ailleurs fait respecter des artisans et apprécier du propriétaire en réparant deux chaises le deuxième jour, des chaises en très mauvais état comme tout le mobilier, déjà rafistolées par d’autres artisans de passage. En appliquant mes compétences en fil de fer j’ai montré torse-nu devant la maison un après-midi que j’appartenais aussi au monde des artisans, dans un domaine éminemment argentin puisqu’il y a un proverbe qui décrit la manière de faire argentine comme « le fixé au fil de fer » (« el atado con alambre ») pour en décrire la qualité de la facture.
J’avais parfois évidemment des frissons à penser à quel point je suis relativement beau riche intelligent franco-italien polyglotte cosmopolite, ce avec quoi je n’ai pas le choix de ne pas être fier, en me payant en plus le luxe d’être modeste et serviable. Je peux donc je dois (cf. Kant) être bon et utile. J’ai réfléchi puis développé des relations dans lesquelles j’ai l’occasion de servir à chacun selon l’un de ses besoins que j’appréhende. La bonne conscience est dans la raison.
Evidemment cette folie et cette anarchie à la maison avait entre autres avantages pour moi, dans cette ambiance inouïe de vie, de m’offrir une liberté de comportement à peu près totale, ce qui donnait comme une atmosphère de « tout est permis ». Je pouvais, si je voulais, être scandaleux, ramener une prostituée différente chaque soir, me droguer, être ivre toute la journée (comme c’est le cas de certains qui sont acceptés comme tels), ramener 20 personnes et faire du bruit toute la nuit, vivre comme un clochard, comme c’est le cas de la majorité. Inversement évidemment il y avait beaucoup d’autre manières de vivre qui étaient impossibles. Par exemple tout ce qui impliquait la possession de choses. Avec le contenu de mon sac à dos j’arrivais presque au niveau de richesse et de possessions de la majorité des colocataires. Concrètement, j’ai profité de la liberté de comportement pour ne pas toujours respecter les normes d’hygiène auxquelles j’étais habitué, mais seulement des détails, jeter des mégots par terre, coller directement mes bougies sur les tables et ne pas prêter attention aux coulures de cire (cette dernière chose était tout de même un petit grand plaisir).
Il est minuit ce mardi 20octobre il fait chaud et humide la sueur me coule du front. Je pense parfois, comme maintenant, que mes affaires sont éparpillées j’ai des valises à Valleraugue, à Turin, à Berlin, à Buenos Aires, et… à Eldorado…Je me sens moi-même parfois quelque peu éparpillé…
Je suis entré d’une manière à peu près improvisée quand j’ai vu la devanture de l’école de langues au nom peu invitant : « instituto anglo-americano ». J’avais une barbe de cinq jours, je portais ma chemise blanche (offerte par Anne (« la plus blanche de constitution »)) ce jour-là, manches retroussées, et dans le bureau la secrétaire, puis la directrice et les professeures, il n’y avait que des femmes. J’ai proposé mes services d’enseignement du français d’une manière quasi cavalière, et à la faveur de ce mon certain dynamisme, j’y ai trouvé un accueil certain.
Au bout d’un quart d’heure de conversation la directrice me propose que l’école lance une campagne de publicité pour un nouveau cours de français d’été, à l’occasion de ma visite dans la ville pour l’été. J’accepte avec joie, on parle brièvement de ce projet. Puis elle se souvient que depuis un moment elle voulait faire traduire le site Internet de l’école en français pour attirer les clients francophones à venir apprendre l’espagnol ici. Je suis enchanté par une bonne vieille petite traduction justement j’ai traduit un site de mon école de langues à Berlin il y a un an. Il y en a deux, une depuis l’Allemand une autre depuis l’anglais, parfait. On ne connaît pas les honoraires, qu’importe : je m’emporte, je veux commencer dès le lendemain dans les locaux sur un ordinateur de l’école puisque je n’en ai pas. C’est entendu, le quatrième jour après mon arrivé j’ai été content d’être ainsi investi dans un lieu professionnel. Je me suis imposé d’une manière d’autant plus naturelle vu le contexte. De ne découvrir que des femmes qui travaillaient sur place m’a inspiré cet étrange sentiment si ce n’est qu’il manquait un mâle, que du moins un mâle est le bienvenu, comme l’impression d’être accueilli comme un membre équilibrant. Cet accueil était aussi bienvenu pour moi dans mon propre parcours ainsi que la conversation soutenue avec la secrétaire, divorcée souriante, autant de détails que je considérais comme des gestes de bienvenue de la part de la ville.
Un autre événement qui aura été comme un accueil de bienvenue sera ma visite du « port Eldorado » en début de deuxième semaine.
Je voulais voir cette rive du Paraná, le début de la rue-centre d’Eldorado, ce que Schwelm le fondateur voulait comme le centre-ville (on trouve au kilomètre 1 ce qu’on appelle le « centre ancien » -que j’ai traversé la première fois sans le remarquer). Il y a là la résidence de Schwelm, aujourd’hui musée de la ville, et son parc à visiter. Arrivé là en 30mn de bus, j’ai dû remettre la visite du parc et du musée à plus tard détourné que j’ai été par ma rencontre : j’ai en effet choisi d’aller d’abord
à la rencontre du Paraná.
En longeant la route sur moins d’un kilomètre, pour arriver au bord du fleuve, contrairement à mon attente je découvre un endroit désert, une route de campagne, entourée d’une nature extraordinaire pour moi : je suis ébloui par les arbres, par chacune des plantes énormes qui bordent la route, par la vue de forêts et de cultures complètement exotiques pour moi.
Les oiseaux chantaient des chants inconnus, j’étais ainsi ahuri en arrivant au bord du Paraná. C’est là que j’ai comme senti une confirmation, j’ai pris conscience que je devais rester ici, au moins plusieurs mois, pour m’approprier tout cela, pour que tout cela devienne familier, parce qu’il y avait déjà quelque chose de familier en ce lieu. Comme l’impression d’avoir déjà vu cela en rêve, peut être parce que j’arrivais dans un lieu de mes rêves éveillés.

Un peu avant la rive, seulement deux ou trois maisons dont un bar, et le bureau de douanes. Un peu avant le bureau de douanes (puisque la côte en face est le Paraguay), je passe devant un kiosko-bar sur la terrasse vide duquel je vois un vieux en train de lire un vieux livre, seul. Plus bas, le douanier m’apprend que je n’ai pas le droit d’approcher de plus de 50 mètres de la rive. Il est interdit de se baigner dans le Paraná (je n’arrive pas à y croire). Je descend jusqu’à l’endroit -frontière qu’il m’a indiqué comme le plus bas autorisé (« près de la poubelle » -repère bien drôle, me dis-je), à une cinquantaine de mètres de la rive, je contemple la forme langoureuse du Paraná, puis je remonte, retrouver le vieux lecteur sur sa terrasse.
J’étais affamé : le kiosko-bar avait des empanadas. On trouve partout des empanadas en Argentine, (petits pains en demi-lune fourrés à la viande), en général très bons et bon marché. Sur cette terrasse en dévorant mes empanadas j’engage la conversation avec le vieux lecteur qui est effectivement un lecteur, passionné de littérature française ! Je lui conte le moment d’extase que je viens de vivre et ma décision définitive qui en a suivi de m’installer ici. Il me conte le lieu, sa vie, ses années de commerce à Buenos Aires, sa retraite ici. Il est propriétaire de ce terrain qui jouxte l’Uruguay et de ce petit commerce où passent les personnes qui traversent le fleuve. Son père possédait jusqu’aux terrains du Paraguay en face. Verón est père de nombreux enfants, dont certains jeunes, malgré son âge avancé. On voit d’ailleurs passer devant nous sur la route son petit de six ans qui tire une vache, c’est sa vache, me dit-il fier. Son expérience en littérature : il se trouvait incapable de lire la littérature latino-américaine quand il est tombé un jour sur un livre qui l’a bouleversé : l’un des plus grands livres de la littérature du continent selon lui ; il s’agit de Juan Rulfo, le livre s’appelle Pedro Paramo. Inspiré, il commence à me réciter passionnément le début qu’il connaît par cœur ! (il s’agit d’un homme au chevet de sa mère mourante qui promet de partir à la recherche de son père perdu.) J’étais ainsi cet après-midi-là du 23 octobre 2008 au bord du Paraná, venant de décider de rester, seul face aux vallées exubérantes sur cette terrasse avec Verón, écoutant sa littérature sur fond de chants d’oiseaux.
le cours des choses
J’étais aussi à la recherche de cette fameuse région où on parle allemand. La race germanique est manifestement partout représentée dans la rue, à un bon tiers des personnes que l’on voit, mais entendre l’allemand reste très rare.
Or j’étais là aussi pour pratiquer cette langue. Dans les écoles de langue, aucune rencontre informelle, visite, seulement des cours. Apparemment pas vraiment de centre culturel allemand ou de club ou il y aurait des activités culturelles en allemand. L’allemand se pratique finalement surtout en parlant aux grands parents, dont les enfants le pratiquent un peu avec eux mais plus avec leurs enfants, la génération actuelle de 20ans, qui a pratiquement perdu la langue.
Pour pratiquer mon allemand chéri je devais donc me diriger vers les grands-parents, comme on dit ici pour « personnes âgées » (« los abuelos »). Une dame un après-midi m’a suggéré l’évidence : les vieux sont dans les maisons de retraite ! Ce sont les pionniers ! l’histoire vivante d’une conquête, celle de la ville actuelle !
Ainsi le cours des choses fait que mes cours de conversation deviendront une recherche de la généalogie, aussi historique, du phénomène Eldorado.
Dans la semaine, en me promenant dans un quartier résidentiel, j’entends quatre vieux, en cercle, parler allemand dans leur jardin. Je m’adresse à eux en allemand pour demander un renseignement puis engage la conversation. Un suisse-allemand de 82ans arrivé en 1936 ! il porte une moustache à la Hitler ! (je n’avais jamais vu ça de ma vie) Il est très pessimiste sur les développements de la colonie Eldorado. Déceptions, situation d’administrations corrompues ; je repasserai.
Rapidement je prends rendez-vous avec un directeur d’une maison d’un hospice connu pour héberger des allemands. Je découvre une maison de retraite idéale : très vaste, très grands jardins bien tenus riches en palmiers, bananiers, infrastructures. Un peu à l’écart, une piscine qui attire les enfants et les classes. Pratiquement chaque patient habite dans un petit studio qui est une construction indépendante. Le directeur a parfaitement l’air d’un nazi, il a un accent allemand en espagnol ! Très méfiant à l’égard de ma fantaisie et du vague de mon projet que je ne cache pas, il me rappelle qu’il y a des patients fragiles, inimaginable de m’adresser à quelqu’un sans passer par lui qui me conduira vers des patients qui peuvent me recevoir.
Detlef Venhaus, le directeur, me conduit vers une Ursula, 80ans, yeux brillants esprit très vif, une belle personne. Je me présente et puis elle. Née en 1926, arrivée en 1930, elle me conte les débuts, quand il n’y avait rien, puis son histoire personnelle : vers le début l’assassinat de son mari, puis sa carrière dans un magasin de glaces, en élevant seule ses trois enfants. Une personne délicate et intelligente, qui se prête volontiers à mon jeu. Son père avait offert son uniforme d’officier allemand de la première guerre au musée, que j’ai pu voir, on y lit « donné par la famille Hübener ».
Dans ma recherche du lieu idéal, il est fondamental d’en découvrir ainsi la généalogie qui est à ma portée d’une si belle manière. Une occasion parmi d’autres de rencontrer les autochtones ; j’ai rencontré tant de nouvelles âmes au cours de ces deux premières semaines à Eldorado que c’en était presque fatiguant. J’ai aussi aperçu tant de nouveaux chemins à parcourir. Ceci m’a d’ailleurs inspiré cet étrange sentiment, plus fort que jamais : le manque de vélo. Le vélo est un outil de liberté qui permet d’explorer les chemins en l’occurrence ces routes de terre rouges que je voyais s’éloigner de la ville, toutes droites dans les forêts, il me fallait un vélo. J’ai un vélo : il est à Buenos Aires, il me fallait aller chercher mon vélo.

A l’intérieur de mes vacances où j’ai décidé de rester, il me fallait prendre des vacances d’Eldorado, des vacances à BsAs où j’irai chercher mon moyen de locomotion chéri.
J’ai croqué pour la première fois dans une canne à sucre après l’avoir épluchée avec mon couteau.
J’adore le climat que je savoure seconde par seconde le soleil me réjouit chaque pluie m’émerveille les ciels sont magnifiques et les orages étonnants : le ciel noir tout à coup la pluie tiède des torrents d’eau les rues deviennent rivières puis tout s’arrête : le ciel bleu apparaît les odeurs sortent et tout est sec en quelques heures.
J’aime aussi particulièrement cette terre rouge, qui rougit tout (jusqu’aux billets de banque), et qui contraste si bien avec le vert.
Comme dit Schwelm, la nature est inspiratrice de tout ; elle est ici l’élément dominant, et sa vie est ici si prolifique que c’est comme si la vie en général était plus prolifique, y compris la vie ressentie et la vie de l’esprit.
Maintenant...




