viernes, 6 de febrero de 2009

Fiaca











(l’un des derniers sms de Yves avant son départ, nov.08)

D’accord je vais essayer de bouger mon cul, mais j’ai la flemme, une flemme énorme, monumentale, je crois que c’est la chaleur humide.
Parfois je constate que l’air en devient étouffant, difficile à respirer ; parfois j’en viens à me demander si c’est moi ou si c’est l’air, je veux dire, je m’essouffle, peut être que la chaleur donne la flemme de respirer.
Cinq minutes d’effort physique et tout le corps coule comme un robinet, on devient fontaine à sueur : parfois j’entre dans les magasins et je constate que je suis un goutte-à-goutte, on peut me suivre à la trace.
La machette finit par peser des tonnes, et j’ai toujours l’impression que les pneus de mon vélo sont dégonflés.
La Fiaca=La flemme
Une torpeur envahit tout aux heures chaudes (entre 13 et 16 heures c’est la sieste, tout est fermé, ma ville est morte) les gens prennent du terere glacé toute la journée ; quand on se rencontre il est de bon ton de se plaindre de la chaleur : le « ah que calor eh ? » en devient un code formel de rencontre, comme on demande comment ça va.
Peut être aussi que j’ai un parasite dans la cafetière qui me pompe l’énergie, c’est banal ici paraît-il, il est normal de prendre un antiparasite(?) tous les six mois.
J’ai déjà l’ordonnance, je passe à la pharmacie demain.
Ou peut-être après demain.


Ma première crevaison, esthétique et caricaturale, comme beaucoup de choses ici, et juste en arrivant sur le chemin chez moi, juste histoire d’avoir crevé.


Il y a des jours où tout se passe mal, d’autres où tout se passe bien.
Il y a aussi des lieux où tout se passe mal, d’autres où tout se passe bien.
Dans un lieu, cette maison, j’ai l’impression d’être arrivé dans une case du monde qui m’attendait vide et qui me sied bien. il y a comme une conjoncture heureuse des éléments, des objets, des coïncidences, y compris dans les détails et voilà, la rallonge est juste assez longue pour arriver au bout de table avec la perceuse.
Non seulement j’ai senti comme un enchantement en arrivant ici mais depuis que j’y vis tout s’assemble, tout se répare bien presque à chaque fois à la première tentative, il n’y a pas de problème majeur. Comme si le lieu m’attendait, et comme si j’attendais ce lieu propice à mon hédonisme maniaque.
Notamment les quelques dizaines de mètres carrés où je suis la plupart du temps, qui sont comme la réalisation d’un phantasme en partie inconnu qui sommeillait en moi : la vie en extérieur.
La terrasse de quelques trente mètres carrés sur laquelle donne la cuisine et la grand salon du bas est heureusement disposée. Isolée de la pluie, du soleil et de la chaleur par un étage au dessus, exposée sud-est, souvent à l’abri du vent. Grâce à l’inertie de la maison et l’ombre des arbres, la température y est à peu près stable jour et nuit, entre vingt et trente degrés, j’y vis volontiers nu. Il y a un évier et cette vue sur le jardin qui m’y cloue de longs moments. Atelier, bureau et cuisine, je fais tout presque sans quitter du regard les milliers de plantes et d’arbres qui sont en face de moi.
(jour de pluie-à gauche mon foyer abrité)

Je découvre chaque jour de nouveaux insectes (j’ai de la marge, un million d’espèces sont répertoriées sur 30millions présumées existantes (dans le monde)) que je photographie frénétiquement.
A la maison, ma seule relation avec l’extérieur est la radio et le sms.

Mais les programmes de radio sont de très mauvaise qualité, infestés de publicités au ton exagéré, très folkloriques, pour de souvent petits magasins locaux (où l’on donne à l’occasion le numéro de portable du commerçant), et le réseau du portable fonctionne la moitié du temps.

Ces journées passées sans voir un humain.


Je n’ai pas pu me souvenir de la dernière fois de ma vie où j’ai passé une journée entière sans voir un humain, je passe maintenant une bonne moitié de la semaine dans cette situation.
Je me plais tant à être seul ici, qu’il m’arrive de renoncer à une sortie prévue au village comme un plaisir que je m’offre. Je ressens alors un peu de cette délivrance, que l’on pourrait qualifier de « scandaleusement léger renoncement libertin face une tâche laborieuse », comme on a pu l’éprouver autrefois en renonçant à aller à l’école ou l’université et s’offrir une grasse matinée, ou encore mieux, téléphoner au travail pour dire que je l’on ne viendra pas, décidant de rester au lit avec une amante (enfin, je crois avoir eu recours à ce délice, ce Joker de la vie seulement deux fois).
J’ai fini par comprendre mon plaisir actuel de la solitude parce qu’il est un soulagement de la curiosité et comment dire de d’hyper communicativité de la société où je suis. C’est le sort du voyageur isolé, être la bête curieuse, constamment harcelé de questions et des regards curieux des sauvages autour de soi. La situation devient vraiment fatigante après quelques mois.

Or ici j’ai la paix : dans mon jardin, il m’arrive de pousser le culte d’une certaine liberté jusqu’à prendre plaisir à uriner n’importe où dans la vaste étendue, debout, nu, sans me tenir la verge, comme un animal.

Vu l’isolement, la simplicité de mon équipement, le caractère relativement spartiate de mon confort, et un certain hasard de mon arrivée, j’arrive à m’illusionner à une forme de robinsonade moderne en apprenant à vivre dans une vie où je suis souvent le seul « repère humain » de la journée.
Je redécouvre que j’ai déjà à l’intérieur de moi accumulés tant de personnages situations et lieux qu’en les combinant je peux comme revivre une multitude de situations. Une forme de schizophrénie me permet de poursuivre intérieurement une relation avec ce qui devient un symbole intérieur de mes proches. Mais je décris là des mécanismes banals de l’isolement.

En Robinson avec Internet, je rapporte des nouvelles du monde et les lettres de mes chers dans les quelques centimètres cubes de ma clef usb bleue offerte par Sandra, et quelque fois en achetant un journal, la Nación, quotidien le plus potable, (et j’ai découvert avec bonheur un kioske où je peux acheter le corriere della sera pour 70centavos soit 15centimes d’euro ! (mais le contenu est décevant)) ;

sur un trajet 5km à vélo entre chez loi et le village, 3 fortes descentes et trois fortes montées (il y a très peu de plat ici) je connais déjà chaque arbre comme dirait Mechtild.



Tout ce que j’ai doit passer par mon sac à dos depuis que mon porte-bagages s’est cassé. Les magasins d’Eldorado sont en rupture de stocks, j’attends depuis un mois et demi que deux magasins de cycles soient livrés en porte-bagages renforcés. C’est l’été, le livreur est en vacances, bienvenu en ville.

Une des particularités du lieu : il est possible que des personnes entrent dans ma maison en mon absence afin de me soulager de quelques possessions matérielles.
Ainsi, je m’oblige à toujours transporter avec moi ce que j’ai de valeur : mon vélo qui ne me quitte de toute façon jamais, mon appareil photo, un disque dur externe, documents, clefs usb et mp3, couteau suisse, etc.. Quand je sors, je dois loger systématiquement mon ordinateur dans une double paroi. Comme toute chose cela possède un dessus (un devant ?enfin bref le contraire du revers) de la médaille : un certain sentiment d’entièreté quand je circule, l’impression d’avoir tout avec moi et sur moi, à la fois responsable de la lourdeur de cet équipement (contenant outils et archives technologiques et seul témoignage matériel de mon passé ici ou tout est neuf) et léger puisque tout est là où je décide d’aller.
Il y a évidemment aussi le risque d’assaut et d’agression dont on nous ressasse les oreilles ici. On cultive un imaginaire de dangerosité du lieu et de l’Amérique du sud étrangement comme on cultive un imaginaire de dangerosité de l’Amérique du sud en Europe ; les deux sont faux à mon avis (malgré les statistiques évidemment qui sont dues à des foyers) de l’Europe évidemment c’est la peur de l’inconnu (je me demande de plus en plus souvent si La Peur n’est pas en soi la peur de l’inconnu) et ici évidemment l’imaginaire de dangerosité est dû à une surmédiatisation désinformatrice, populiste, honteuse, corrompue et très néfaste. Les première 15mn des J.T.= rubrique des têtes écrasées, manifestation d’un carnaval indigeste, de l’humain pur cru.
Tout cela a aussi un effet sur moi et féconde ma propre paranoïa avec laquelle je dois négocier une vie tranquille. Outre ma machette souvent à demi cachée près de moi (notamment la nuit, le long du mur, ma machette à côté de moi, présence nocturne phantasmatique) et j’ai toujours sur moi un gaz lacrymogène (acheté à BsAs prévu pour mes traversées à vélo, utile aussi pour les meutes de chiens sauvages), et surtout les premiers temps où je m’attendais à chaque instant à voir apparaître un groupe de personnes venues m’alléger de quelques lourdeurs matérielles.
Pour l’instant pas de véritable frayeur : quand une nuit je suis monté à l’étage avec ma machette, entendant des bruits, c’était sans vraiment y croire, c’était pour le doute, et pour le geste. Des espèces de loirs dans le toit, on dirait vraiment que les pas viennent de l’étage, à l’occasion ces « comadrejas » donnent des coups ou courent dans tous les sens. Je ne les ai jamais vus. Je suis par ailleurs susceptible de recevoir la visite de tatous, fourmiliers, vipères ou autres amis (peu de scorpions, mais quelques araignées très venimeuses. Cette nuit pour la première fois quelque chose se promenant sur mon corps m’a réveillé, il s’agissait d’un mille-pattes comme on les trouve ici, environ 15cm/1cm de diamètre.
Il y a effectivement comme un certain éveil permanent rendu nécessaire par une certaine hostilité. Une manière de vivre, je me suis rendu compte qu’il valait mieux être en observation permanente. Du macro comme du microscopique, être attentif au moindre signe du corps, observer la moindre piqure…Je me suis rendu compte que les chiens aussi sont très attentifs à cela, sont pour ainsi dire comme paranos et sursautent à la moindre sensation d’insecte non identifié…

Des inconvénients de la vie en tong

Déjà fin novembre j’avais dû réfléchir aux limites de la vie en tong, quand après une chute à vélo une plaie sur le dessus du pied a mis un bon mois à guérir, m’empêchant d’utiliser l’outil chaussure pendant cette période. J’ai cru à un moment à l’infection, constatant enfin que cela doit être compliqué à reconstruire, un dessus de pied, avec toutes les veines qui y passent.




C’est ensuite dans l’amertume que j’ai poursuivi ma réflexion sur les contraintes de l’option tong, début janvier, quand un guêpe choisit ma voûte plantaire pour tester mon allergie au venin local. Je me permets d’interrompre son test en détruisant la nocivité du venin par la chaleur d’une cigarette.

enfin, le Samedi 24janvier, je découvre le véritable prix local de la vie en tong, en même temps que je dois reconnaître que je ne réalise pas seulement des rêves ici, je réalise aussi des cauchemars. Une petite surprise m’attendait ce samedi, quelque chose que je crains depuis toujours, j’ai découvert des œufs d’insecte dans mon corps.
Denies m’avait justement parlé des « piques » comme on les appelle ici, transmis par les chiens dont les pattes en sont farcies, quelques jours avant. (il m’a aussi parlé des nombreux parasites intestinaux, mais toutes ces choses sont bénignes si soignées-les pattes des chiens doivent être trempées dans le kérosène mais j’attends que le pompiste soit livré)
Je croyais voir une épine qui me piquait depuis quelques jours, une petite tache noire sous la peau.

Horreur quand je commence à fouiller dans mes chairs et que je découvre que la crème blanchâtre que je commence à retirer n’est pas du pus mes des œufs.

Voici la réalité

Presque deux heures d’autochirurgie au couteau suisse pas particulièrement agréables pendant lesquelles je retire tout ce que je peux, des œufs par dizaines et des morceaux d’insecte méconnaissables.


4 : quand je crois que c’est fini je presse et je vois un œuf apparaître au fond


Et voilà la belle vie et l’harmonie de et avec la nature



après presque deux heures je me lasse de cette auto-boucherie et abandonne le chantier en l’état, ayant à peu près retiré tout ce qui me semblait à peu près suspect (les tâches noires sont dues à mon système de stérilisation à la flamme de mon instrument de chirurgie (mon couteau))


D’après les locaux -que mon effroi fait sourire- c’est un des parasites les moins dangereux. Il y en a un autre que Denies m’a montré un jour en le retirant de la patte de son chien, j’ai été vraiment impressionné, il a retiré en la pinçant des doigts un larve blanche de trois bons centimètres, que le chien, de bonne guerre, a ensuite dégluti.
Ces parasites sont finalement plus dégueulasses que dangereux, ils chassent eux-mêmes tout autre type de bactérie (d’ailleurs une fois retiré la cicatrisation est rapide) ; leur seule faute est finalement de se nourrir de pus de corps, soit du déchet du combat bactériologique entre les défenses du corps et un produit de la bestiole, qui sort au bout d’un moment pour aller se métamorphoser.
A quoi je ressemblais le soir même, à l’occasion d’une fête-concert de bienfaisance pour les frais médicaux d’un jeune musicien local qui est entre la vie et la mort, il s’est écrasé la tête à moto, il ne portait pas de casque, cet estupide, et voilà 10pesos l’entrée.
je n’en ai pas l’air, à côté d’Alicia, une exélève-amie, mais je suis encore traumatisé de cette aventure de l’après midi ; personne ne peut voir que je pense constamment à mon orteil et les images qu’il m’a offertes quelques heures auparavant.

Je suis distrait par l’observation du manège des comportements humains ce soir là, mais ce qui me remplit de joie, ce sont les merveilles que Denies me sort quand je vais lui rendre visite, il me met de côté quelques rencontres que nous archivons.



Cependant quelques jours après, une autre sensation de piqûre à un orteil voisin, le cauchemar se reproduit. C’est cette fois averti de ce que je vais découvrir (ce qui ne rend pas la chose plus facile) que je dois ouvrir mes chairs.
La bête aime les endroits agréables, au chaud sous un ongle.


Denies m’avait expliqué : couper la peau par le dessus, à l’aiguille, tout autour, puis retirer la superficie et la profondeur d’une seule pièce, comprenant l’insecte, sa membrane et sa poche d’œufs, en faisant levier avec l’aiguille… Je n’y suis pas vraiment arrivé, j’ai creusé à l’ancienne, découvrant de nouvelles parties du parasite


Beaucoup plus vite réglé que la première fois, j’aurai tout de même dû aller chercher assez profond.

Comme on peut le voir les particularités locales ne cessent de m’enchanter.

Vie de chien à Eldorado

La première fois de ma vie que j’ « ai » un (deux) chien(s).
Au début, les deux chiens qui vivent (surtout pour l’un) maintenant avec moi, s’éloignaient systématiquement de moi dès que j’avais quelque chose qui ressemblait à un bâton dans les mains. Comme je disais tantôt presque tous les chiens sont des chiens battus ici, c’est que les hommes se sentent obligés d’être brutaux pour être hommes. Les chiens ont progressivement compris que ce n’est pas mon genre. Leur confiance à mon égard a d’ailleurs été proportionnelle à l’enveloppement de leurs côtes qui étaient à mon arrivée bien saillantes :
AVANT: (2 janvier 09)

APRES : (2 février 09)



Enfin ils restent très soumis dès que je hausse le ton et ils m’aiment beaucoup surtout parce qu’avec moi, ils ont droit à une soupe reconstituante chaque soir, qui a fait ses effets.



Un jour Sheisse arrive après deux jours d’absence exceptionnelle avec un collier traînant un chaîne de quatre bon mètres. Bizarrement, un des ouvriers de l’usine d’en bas me dit qu’il « appartient » à l’usine en bas du chemin alors qu’un autre ouvrier de la même usine (de quatre ouvriers) m’avait dit le contraire. Que le monde est contradictoire, décidément.

J’apprends par la même occasion que Scheisse s’appelle Boby, je l’appelle donc peut être désormais boby scheisse. Je lui parle en allemand qu’il comprend bien : un jour, Mechtild m’a dit qu’elle avait entendu que l’allemand serait la langue humaine la mieux appropriée à la communication humano-canine. Ce qui me permet de lui dire, quand il m’énerve « du scheisse », ou quand il me satisfait « du gute scheisse ». Par ailleurs, cela me permet de pratiquer mon allemand actif, au-delà des simples ordres type « raus » ou « Distanz » ! (je crains en effet quelque peu la proximité en effet les chiens : la première fois que celui-ci s’est approché et a tendu le nez vers moi, il avait de mes excréments de la veille au bout de la truffe), les chiens ont manifestement besoin qu’on leur parle. Ils comprennent manifestement tout à mon allemand malgré mes erreurs, et s’ils ne me corrigent pas, je me rends compte moi-même de mes erreurs au moment même, en les produisant.



L’ouvrier accepte de me laisser boby scheisse, si j’ai bien compris, il accepte de respecter le libre arbitre du chien, au regard duquel évidemment ma cuisine canine est un argument définitif.
Je m’amuse bien en découvrant la cuisine canine, notamment en ce que ses particularités diffèrent de la cuisine humaine : le temps de cuisson a très peu d’importance ; tout ce qui peut passer dans un intestin est bon (épluchures, coquille d’œuf, papier (rappelons nous que le chien de Tata Danielle avait la manie de gober (et donc de délivrer) d’un morceau les chaussettes sales de cousin Guillaume, ce qui leur posait des problèmes de gestion de chaussettes sales et leur imposait certaines règles de gestion de linge (j’aime parfois la vie humaine pour sa diversité))) , l’importance de la qualité du travail du cuisinier est amoindrie au maximum : importent surtout les ingrédients (alors que pour les humains la préparation est souvent plus importante). Par ailleurs Scheisse est capable d’avaler deux litres de soupe-polenta à l’os, ensuite de manger des épluchures de patate comme s’il s’agissait de bonsbons. l’ouvrier dit qu’il a un parasite.
L’autre chien, femelle, est plus attaché à l’usine. Elle arrive chez moi dès que part la fiat 127 des ouvriers et disparaît en suivant la voiture dès qu’elle revient à la petite fabrique. Elle est croisé lévrier et assez drôlement bâtie, trop grande, maladroite, elle « porte » ses grands membres comme un humain : elle ressemble à un humain en ce qu’elle est gêné par ses grands membres de la même manière qu’un grand humain gêné par ses grands membres. Très émotive, trop sensible, elle ne se contient littéralement plus à la moindre manifestation d’affection : une caresse, une flaque.
Je ne sais pas pourquoi, même si j’aime beaucoup les observer jouer entre eux, je garde tout de même une vague antipathie envers les chiens. Ceux-ci ont cependant tout pour plaire dans le genre moyen bâtard au regard intelligent. Justement : ils ont un regard intelligent, mais il ne font rien de particulièrement intelligent, il m’ont déçu. Sauf une chose drôle, quand je donne la gamelle à l’un trop près de l’autre qui a sa propre gamelle, Boby Scheisse grogne puis transporte sa gamelle débordante (de polenta à l’os) dans sa gueule délicatement sans renverser pour aller manger plus loin tranquille (depuis que j’ai découvert ça je m’amuse évidemment systématiquement à inciter la manœuvre et cela fonctionne en fonction de la qualité de la soupe).
J’en reviens aussi souvent à peser le pour et le contre de me charger de ces chiens, et j’ai comme l’impression de faire une mauvaise affaire, de perdre au change. A eux deux ils mangent plus que moi, leur repas me coûtent presque aussi cher que les miens. Penser à eux, leur ramener leurs lourdes provisions dans mon sac-à-dos, et leur cuisiner chaque soir quelque chose, les soigner, me faire infester de leurs parasites et saletés. Leurs avertissements sonores ne produisent, dans 99pour cent des cas, au mieux, qu’une fausse frayeur.
Par ailleurs en tant que gardien, j’ai constaté que c’est ma présence qui rassurait Scheisse et le fait aboyer si fier et sûr de lui ! quand je ne suis pas là (c’est-à-dire quand un ami arrive en mon absence ou quand j’arrive sans que le chien ne me reconnaisse) soit il s’enfuit illico effrayé et en silence à l’approche d’un étranger, soit je le surprend, en arrivant, plongé dans un sommeil profond.
Tout de même je reconnais qu’ils aboient bien : ni trop ni trop peu ; et d’ailleurs quand ils aboient je me joins à eux ainsi nous sommes trois et c’est plus agréable pour tout le monde.
Sinon, je fais comme j’ai vu faire Jean-Paul Lambert avec son chien : pour les provoquer et les énerver, je les appelle « mes petits chats » « meine kätschen ».

En vrac :

Savoureuse cuisine expérimentale au feu.
Amateur de viandes grillées, j’ai cependant eu l’impression de vite avoir fait le tour de la question, j’ai donc eu loisir de faire passer un peu de tout sur et sous le grill (à défaut de faire passer quoi que ce soit à la casserole). Les autochtones me regardent amusés, ils n’ont jamais l’idée de mettre autre chose que de la viande sur un grill (c’est ahurissant, mais cela paraît bien être ainsi, d’ailleurs les Argentins font vraiment une fixation sur la viande (70kg de bœuf/an/personne contre 15en France je crois) mais j’ai en ai converti plus d’un à l’oignon braisé par exemple.
A vous qui me lisez, il faut que vous connaissiez le goût de la patate douce (à vue de nez, les mêmes qu’on trouve en Europe) cuite en braise en papier d’aluminium avant de quitter cette terre, or vous savez bien combien il est bien facile et rapide et efficace et définitif de passer l’arme à gauche, donc il y a urgence (comme pour tout le reste d’ailleurs à mon avis).
Il s’agit de quelque chose qui se rapproche étonnamment de la saveur de la chair de châtaigne bien cuite, mais aussi du goût du topinambour à la vapeur (un délice, qui lui-même est proche de la châtaigne : franchement à mon avis il y a un quelque chose de chimique en commun entre ces trois aliments qui produit ce goût). Les saveurs de la patate douce braisée ne sont pas seulement complètes et harmonieuses en elles mêmes, elles sont étonnamment diverses en fonction de la patate, de la partie de la patate, du niveau de cuisson (la superficie prend progressivement un goût différent de l’intérieur) et se marient évidemment. Si on la frit après une cuisson en braise, la patate prend alors des saveurs de ces bananes qu’il faut faire frire deux fois en tranches, un peu le goût des chips bananes qui ne serait pas sursucrés.
Autre découvertes culinaires : tout les légumes sont délicieux cuits au gril ou braisés (l’oignon est évidemment un classique : inutile de l’emballer : autant le jeter tel quel dans les braises.)
J’ai découvert que le mélange miel / sauce soja jeté sur des petits oignons frits (éventuellement maintenant que j’y pense ajouter farine et peut être à la fin ail cru pilé) produit un certain goût de cuisine asiatique que je recherchais depuis mon adolescence, mon idéal actuel de goût de sauce asiatique.
Autre découverte récente de sauce asiatique délicieuse genre forte simple et efficace : une bonne dose d’ail cru pilé dans du jus de citron frais bien sucré.

Dormir sur le sol reste inconfortable
Les grasses matinées ne sont plus ce qu’elles étaient. Depuis plus d’un mois je réalise cette ambition ridicule de dormir sur le sol carrelé, simplement avec un tapis de sol de mauvaise qualité de 1cm d’épaisseur. (Pour tout dire la flemme de me construire un lit y participe.) Les premières 3-4 nuits ont été assez rudes, m’obligeant à de multiples assouplissements le matin. Il est vrai qu’on s’habitue, mais en même temps cela reste inconfortable ; surtout c’est le concept même de lit et de relation au sommeil qui change de sens. C’était une manière de supprimer radicalement les grasses matinées au début : une fois réveillé, aucune envie ni raison de rester au lit, justement peut-être parce qu’il n’y a pas de lit, une subite envie de quitter ce lieu. Peut-être pire, le soir, ce n’est pas un lit moelleux qui attend mon repos mais un sol rude, l’endormissement dans les douleurs (je dispose de peu de graisse répartissante de poids) mélangées au soulagement du repos n’étant que le début de l’épreuve. Le sommeil est différent, évidemment plus mouvementé.
Tout cela est différent maintenant que je suis arrivé à une autre niveau de l’habituation, trouvant plus facilement le repos et la douceur de la nuit dans le rude. Etrange mélange. Je me hasarde même maintenant à des grasses matinées rudes. Tout cela s’accompagne d’une discipline d’assouplissements (qui se réduisent au fur et à mesure que ma flemme augmente, la flemme des assouplissements est une des pire, d’après mon expérience) et de travail musculaire dû à mon activité.
Ce dernier entraîne d’ailleurs des douleurs persistantes aux mains, assez inquiétantes, ce qui m’amène à commencer à fréquenter divers représentants de la médecine locale.

En effet, je suis grisé de frayeur quand je ne vois rien que le noir devant moi la nuit à vélo en rentrant chez moi, devinant à peine la route, j’ai peur surtout de choquer contre un animal. Une nuit, sur une partie éclairée, j’ai rencontré puis poursuivi un tatou, m’a paru comme une espèce de mini rhinocéros étonnant, à la fois très lourdaud et très rapide.

("viens j'ai une vipère")

Les noix de coco qui poussent ici : elles ont la taille d’une boule de billard, comme des modèles réduits.(pourquoi on ne trouve pas ça en Europe ?cela aurait un succès commercial au moins au début.) Celles encore vertes tombent parfois : ce qu’il y a juste sous la peau est comestible (goût et consistance très curieux, extrêmement pâteux en bouche) on arrive ainsi en mangeant au « bois » de la noix derrière lequel il y a la chair de coco. La noix est très dure à casser (encore plus qu’une amande) Le goût est comparable aux grandes. On mange ainsi l’extérieur et l’intérieur.


Je me suis rendu compte que la machette est l’épée que je voulais avoir quand j’étais enfant. Il suffisait de savoir attendre. Je ne savais pas que cela existait en vrai et utile dans le réel.

Le vendredi 30janvier, anniversaire de mon ami Roberto dit Rojo
52ans, plus toutes ses dents.
Pour l'occasion il a sacrifié une dinde.


Maria-Luisa et la dinde

Avec quelques amigos : entouré d’un couple de jeune hippies et d’un couple de vieux hippies

Riens moins qu’une poule d’élevage qu’ils ont achetée comme nourriture quelques jours auparavant, mais qui a décidé de se domestiquer toute seule et nous a accompagnés toute la soirée en prenant place dans le décor.
Maria-Luisa et Rojo portant le cadeau d’anniversaire de cette dernière, disant « aime tout le monde, cela sert à tous » ou « aime tout le monde, sert tout le monde »je ne sais si seulement la première traduction est juste ou si les deux il s’agit peut-être d’un double sens.

Sur la photo du T-shirt on voit SaïBaba, un indien pédophile illusionniste roulant en 4x4 de luxe qui est l’avatar actuel de Dieu sur terre.
J’avais déjà eu comme élève à BsAs un adepte de SaïBaba, un autre cinquantenaire illuminé, mais moins intéressant (à vue de nez genre éternel adolescent stagnant sur fond de déprime urbaine). A Rojo, qui est allé voir SaïBaba deux fois en Inde, j’ai dit dès le premier jour qu’il me paraît peu probable que Dieu vivant sur terre s’incarne en un pédophile illusionniste roulant en 4x4 de luxe (quoi que maintenant que j’y pense !!! c’est peut être comme ça que serait Dieu incarné?!!..) à quoi il me répond qu’on est tous Dieu, qu’on trouve de tout sur internet, et que l’important n’est pas le personnage mais la conviction bienfaisante des fidèles (je crois 1million dans le monde), soit, mais que les fidèles surveillent leurs enfants.
(je note cependant qu’en tant qu’il est Dieu on pourrait tout lui reprocher puisqu’il peut être parfait, ce qui me paraît une qualité difficile à vivre au quotidien, mais qui n’en reste pas moins, apparemment, illuminante).


mardi 3 février : nous tondîmes la pelouse dans la joie
Rojo et le proprio Pablo apportèrent le matériel pour couper la pelouse (ce qui nous prit deux heures à deux avec Rojo, l’herbe est ici bien dure) ce qui nous donna l’occasion de partager une parilla (grillades), quelques bières et quelques conceptions métaphysiques.
(Pablo, qui passa 10ans de son enfance dans ma maison, aujourd’hui depuis peu avocat, chargé de 27cas, nous parla aussi de son séjour cauchemardesque en prison au Paraguay et Argentine. (il était d’ailleurs dans la situation pour le moins délicate du jeune gringo, enfin, jeune blanc argentin (ont une réputation de blancs becs prétentieux) d’origine européenne, dans des prisons paraguayennes (le paraguayen, discriminé comme brute sauvage dans les pays environnants, souffre probablement d’un complexe d’infériorité) peuplées d’indios noirs énervés et pleins de ressentiments ethnico-historiques) ; il est par ailleurs de famille et encore de croyance témoin de Jéhovah, tout en étant avant tout, comme j’aime le lui rappeler, de notre religion disons des bons vivants (sans plaisanter, notez que ce qui nous relie dans le monde est le (ou un mode du) désir de bien vivre)
(on voit sur les photos Rojo qui porte au cou la lampe frontale que je lui ai offerte pour son anniversaire et que depuis il ne quitte plus, il ne connaissait pas, il n’avait pas de lampe, il s’en réjouit comme un enfant ce qui est très très rafraîchissant ; en fait si on y pense, c’est fou (ou : société de cons) , il faut rencontrer des fous pour être confronté à des comportements normaux.)
Rojo détruisant mes œuvres de pelouse

Je dus mettre en œuvre mes puissants muscles pour dominer cette terrible machine
Une activité du moment : la construction d’une table autour d’un arbre. Disposant de peu d’outils, j’ai trouvé une structure qui assemble des poutres à trous qui traînaient dans le jardin, probablement d’anciens poteaux électriques qui sont d’un bois si dur que les clous n’y entrent pas, ils se tordent. Pour le plateau je dispose de nombreuses planches d’un atelier qui était à côté de la maison et qui a brûlé ; les planches ont toutes une face brûlée, avant de les utiliser je dois racler une face à la scie comme on le fait au couteau avec un toast trop grillé.
Voilà où j’en suis

J’ai perdu mes deux élèves. Dommage, mais j’ai trouvé des choses beaucoup plus importantes que faire carrière. En ce moment, je débroussaille à côté de la maison les vestiges de l’atelier de mécanique brûlé, détruit et enfoui de plantes. Cela me permet avant tout d’utiliser ma machette, mais aussi de marcher sur des clous rouillés qui s’enfoncent ainsi dans mes talons, et encore d’y dénicher des merveilles : structures de sièges de voiture, tôles, câbles, planches, ou autres rencontres...


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