Je me permets de conter menus détails qui sont comme une intrusion dans le cœur du folklore des affaires en Argentine. J’apprends du propriétaire, mon bon ami Pablo, que, comme rien n’est simple, ou peut être plutôt le contraire, les deux premiers mois (environ) ont été payés en nature avec une tronçonneuse, dont il est tacite que la bonne volonté ne me permet pas d’en questionner la provenance (mais me voilà peut-être devenu mal-pensant comme l’enseigne à l’être cette société, ce qui est d’ailleurs à mon avis une des causes de sa perte). J’apprends plus tard que Pablo, comme moi, a prêté à Carliño, le père de famille, cent pesos, ce denier se trouvent sans le sou, une famille à charge, un demi déménagement fraîchement déballé dans une maison peu sûre, l’autre demi ayant été vendu en capitale mais déjà dépensé. Carliño souffre le retard de payements de sommes symbolisées par des chèques dont l’empressement qu’il eût à me les montrer commença à me le rendre suspect.
Pour tout dire, cette suspicion s’est immédiatement tournée en constatation de flagrant délit de gros beaufisme, quand je comprends que c’est la consistance de son existence qu’il me montre en me montrant ces sommes d’argent, par un cynisme inconscient littéralement effrayant. Je n’étais pas au bout de mes frayeurs.
(Je compris ainsi par la suite, en comprenant que l’argent fait la substance de l’existence pour eux, que se trouvant dépourvus d’argent, je les voyais douter de leur existence même ; l’argent étant tout, sans argent ils n’étaient rien : cet anéantissement était perceptible dans leur abattement, leur gêne et leur honte d’être pauvres.)
Leurs affaires arrivent de BsAs vendredi 27 février : j’assiste aux allées et venues d’une camionnette rouge, je participe aux transports et nettoie à fond une petite chambre du haut où je m’installe, en laissant impeccable au couple de la famille la grande chambre fraîche du bas. J’effectuai la passation de bon cœur, étant par ailleurs bien content d’échanger tout un château pour l’une de ses cellules, finalement enthousiaste, après deux mois de vie quasiment en plein air, de pouvoir et de devoir être enfermé dans une petite pièce toute de bois. Cinq de six parois de bois, je me sentais dans la cabine d’invité d’un navire dont je ne connaissais pas la destination.
Mais il me faut présenter la famille.
Je la connaissais déjà indirectement (par une coïncidence fréquente à Eldorado où tout le monde se connaît) par le père des deux jeunes femmes (dont l’une est la mère de la famille), Mariano, soixante ans, qui était un mon nouvel ami, et qui vit près du centre dans un bosquet qui borde la ville, un jardin tropical merveilleux.
Quelques traits du personnage Mariano : après une jeunesse et une éducation dans la grande bourgeoisie de Buenos Aires, il devient Danseur classique et contemporain professionnel dans les années soixante-dix, puis s’exile quelques années à Rome sous la menace de la dictature militaire (qui avait la manie d’électriser les penseurs avant de les jeter d’un avion sur le rio de la Plata -30000 « disparus »). De retour d’exil il s’installe à Misiones, « élève » ses enfants dans une ferme et la pauvreté.
Mariano est passionné, entre autres, par la musique classique, la marijuana, la question du rétablissement de la véritable histoire de l’Argentine (très mise à mal par des décennies de propagande, la culture partagée de l’histoire colporte des énormités iniques), les femmes. Père irresponsable de huit enfants (dont j’ai deux représentantes sous mon toit) de différentes femmes, son dernier a un an, sa nouvelle femme, beaucoup plus jeune, psychotique hystérique décharnée.
Mariano tient un programme de radio (sur radio alto Paraná) qui consiste en une présentation et étude d’œuvres de musique classique. A ce moment même survient une incroyable coïncidence qui mérite digression dans la digression. Ecrivant depuis deux heures, j’en viens à ce niveau de mon texte parlant du programme de radio de Mariano dimanche à 21h30, et je me rends compte que c’est exactement le moment du début de son programme, que je suis donc maintenant en train d’écouter. Le sachant dépendre de sponsors privés qui financent son travail, je suis en train d’entendre de longues minutes du début à faire de la publicité directe pour des notables avocats, etc., dont la voix rauque de fumeur de Mariano vante rapidement des mérites et épelle les numéros de portables…en vient une présentation d’éléments d’histoire de la musique qui lui prend deux ou trois jours de préparation. Mariano a dû abandonner le mois dernier son programme sur l’histoire de l’Argentine parce que les notables ont choisi de faire quelques économies. Voilà la mare dans laquelle germent les quelques bribes de culture qui agonisent à Eldorado : pour payer le droit de diffusion de l’émission à la radio et gagner un peu d’argent, le réalisateur vit directement d’une publicité (payée en liquide voire en nature) pour quelques particuliers.
J’écris sur fond de Wagner choisi par Mariano dont je suis maintenant en train d’écouter les éloquents éclaircissements idéologico-biographiques. Quelle coïncidence il parle de Schopenhauer.
Je présume vers le début de sa cinquantaine, Mariano connaît un arrêt cardiaque et est réanimé de justesse. Après deux semaines de coma profond il se réveille et apprend que les règles de l’hôpital ne permettent pas à sa compagne de venir à son chevet. Considérant que l’on a qu’une vie, et ayant sa propre définition de cette dernière, Mariano se débranche et s’enfuit de l’hôpital de nuit à l’aide de sa compagne deux jours après son réveil.
Soigner son amour lui paraissait plus important que soigner sa santé.
A la suite de cette évasion du temple du dogme sanitaire, que croyez vous qu’il fit de cette dangereuse liberté ? Se croyant condamné, il se lance dans des semaines de fêtes continuelles entouré de ses amis, se vautrant dans la consommation de tabac drogues et alcool. S’il ne se refuse alors aucune des jouissances de la vie, ce n’est que pour mieux en recevoir la fin, (je vois cela comme un exemple qui révèle la véritable profondeur de la fête, sa sérieuse justification que le sens commun néglige, ne prenant pas la fête au sérieux.) Mariano m’explique en effet qu’à ce moment là il se croyait condamné, et perdu pour perdu, il souhait être cueilli par la mort au milieu d’une fête.
Cette digression concernait le père de la mère de la famille et de sa sœur, qui se sont installées dans la maison. Ce qui est extraordinaire dans cette famille, c’est l’écart entre ce père, fin renard si empli d’esprit et de culture, et ses deux filles ignares et éteintes, dont l’une, de dix-huit ans, sait à peine lire et écrire. Cela est d’autant plus surprenant quand on sait qu’il les a élevées lui-même seul, sans mère.
Quand j’indiquai à Mariano mon étonnement à ce sujet, il me dit qu’il les laissa libres dans leur enfance, et qu’il n’y eut pas moyen de leur faire aimer l’école, ni rien d’autre d’ailleurs. Ceci me fit beaucoup réfléchir à l’éducation permissive que j’aurais donnée à mes enfants que je n’aurai pas.
Dans la mère de vingt-deux ans, j’ai assez rapidement ressenti une personne insaisissable, fourbe, suffisamment rusée pour savoir se taire. En ma présence, elle affichait un silence d’autant plus suspect qu’il paraissait calculé.
Sa sœur eût dix-huit ans une semaine après leur arrivée. Les charmes de sa « beauté du diable » s’effacent malheureusement aussi rapidement que se dévoile un esprit dont le peu d’efficience apparent paraît suspect. Egalement très silencieuse, son visage affiche très peu d’émotion, quelle qu’elle soit, ce qui laisse pressentir un cas.
Les deux enfants de un et trois ans sont du type agité et très-répétitivement capricieux.
Le père de famille, qui a exactement mon âge, est de mère brésilienne et de père argentin. Un vrai bloc de valeurs locales, un vrai homme.
La fréquentation de cette famille qui vint s’installer chez moi me permis d’observer dans l’intimité des personnes très différentes, me fit beaucoup réfléchir et ouvrait beaucoup d’hypothèses notamment sordides, se révéla enfin passionnante pour les problèmes moraux qu’elle soulève.
Il s’agit d’une famille relativement caricaturale par sa banalité, ou son ordinaire, dans une situation de stress relatif dû à une fragilité économique transitoire. Sincèrement le type d’évolution des personnes ainsi que de leurs relations et tout ce qui s’y rattache m’a laissé bien perplexe et fait voyager, de ce genre de voyage qui peut très bien se passer d’une sortie du territoire national.
Disons que nous sommes bien différents, et ils voyagent aussi avec moi, puisque mes menues bizarreries, qui ne sont pour moi que des petits plaisirs du quotidien, les laissent au moins aussi perplexes que je le suis à leur égard. Je constate des étonnements quand me douche au tuyau d’arrosage sous la pluie dans le jardin, ou quand je pars me promener à vélo sous la pluie et reviens couvert de boue rouge, ou quand je me joins aux chiens pour aboyer. Ceci ne sont que des détails, pour lesquels leur incompréhension est manifeste, et qui me laissent imaginer qu’il y a une foule de mes petites manies, ou comportements, dont je n’ai pas même conscience, qui doit produire, dans leur représentation, quelque chose que j’ai en revanche peine à imaginer.

Je croyais, sans vraiment y croire, que la parentalité implique un certain sens de la responsabilité, je n’y crois plus du tout.
Quand je me rapprochais d’eux, l’effet des différentes brutalités, notamment dans les relations avec les jeunes enfants me repoussait littéralement (les atroces crises des enfants toutes les demi-heures environ ne sont qu’une partie visible). Leur mode de communiquer n’avait cesse de me rendre perplexe.
Ce qui me porte le plus peine est dans mon imagination, ou ce que je me suis trouvé forcé d’imaginer au spectacle de leur irresponsabilité, qui m’inspira un effroi qui n’eut cesse de croître. Par exemple tant de situations où je voyais bien que mon aide, qui me paraissait essentielle, n’était que hasardeuse et pour des détails qui devaient avoir leur face cachée de l’haïsse-berg : la mère n’avait pas de désinfectant pour soigner une plaie saignante de son bébé, et ne paraissait pas même alarmée d’en manquer. Son ignorance en diététique ou sa négligence des règles d’alimentation me paraît très-dangereuse pour les enfants –je réfléchissais à comment lui prodiguer un enseignement qu’elle ne demandait pas, subtilement sans la froisser, sans faire celui qui sait tout et paraître arrogant- or je suis d’autant moins bon dans cet art là que je dois dépasser mon sentiment du scandaleux de la chose- ainsi me suis-je vu fournir le ménage en fruits et légumes, (me livrant à de pénibles trajets à vélo avec un sac à dos très-chargé). Tout cela me déprimait tellement que je ne pouvais pas y penser trop longtemps, sous peine de me sentir mal.
A la mesure de leur ahurissement à mon égard était mon sentiment d’être irréprochable et vertueux, ferment qui eût pour conséquence évidente ma lamentable maladresse. Aimant ces êtres humains qui sont mes frères, je m’efforçai d’être d’autant plus généreux qu’ils étaient ingrats, jusqu’à une certaine limite que fixait ma disposition d’humeur. Mais cette générosité même leur semblait être suspecte, et je ne pus me dépêtrer d’un équivoque continuel, voire exponentiel. La réalité en devenait rousseauiste : par exemple même avec la petite de trois ans, avec laquelle je passais par ailleurs quelques bons moments (les meilleurs en définitive parmi la famille), qui s’est trouvée une fois dans une crise de larmes par ma faute, simplement par un effroi dû au spectacle de ma bizarrerie - voulant plaisanter en lui faisant manger une carotte par l’oreille, dans un moment de joie bien parti.
Le résultat, en face, est que les femmes ainsi que le jeune frère du jeune père sont très-silencieusement perplexes, et en même temps, ce qui me surpris, au début, assez profondément indifférents.
Puis j’observai que cette indifférence n’était pas orientée vers moi en particulier, mais en toute chose de ce qui était un nouveau lieu, chose ou thème pour eux. Ceci m’obligea à formuler quelques hypothèses désobligeantes.
Au sujet de leur façon d’être non-stimulés, il me semble que c’est comme si peu de choses prennent sens à leurs yeux. Or évidemment, tout ce qui est significatif l’est d’après son contexte : ainsi le sens est (ou naît, du moins) dans la relation entre les savoirs. C’est pourquoi il faut déjà avoir un savoir relatif à une chose pour qu’une seconde chose prenne sens. Ainsi grand-mère n’ayant pas le savoir historique adéquat, les ruines des temples grecs ne faisaient pas sens, et n’étaient d’après ses dires que des vieilles pierres. D’où l’on voit ainsi l’aller-retour entre la sensibilité et le savoir qui se conditionnent et se fécondent mutuellement. Donc si les savoirs, quels qu’ils soient, sont limités, ce sont autant d’ « accroches » qui manquent au réel, donc à ce qui nous y lie, la sensibilité. Le réel s’en trouve donc globalement peu significatif (j’avoue souvent expérimenter la chose en pressentant les sensations que me fait perdre mon ignorance). Ainsi m’expliquai-je leur insensibilité générale.
En conséquence, je craignais que le sens littéral de stupidité pusse être légitimement requis pour définir ce que je percevais comme une absence de réaction, due au fait que la sensibilité est comme amoindrie. C’est comme si les représentants de cette famille sentaient peu (mon amie Norma parle de « gens qui sentent à vingt pour cent »), en un mot certes cruel, c’est comme s’ils étaient à demi-morts.