viernes, 3 de abril de 2009

Rousso à Eldorado



L’ermitage du haut Paraná


Confessions, 2, 9, pg219

Après un éloignement de dix ans (de la plume, mais non de l’esprit), c’est dans la chaleur étouffante altoparanaense de ce treize février 2009 que mes loisirs champêtres, et hasardeux, m’amenèrent à retrouver Jean-Jacques de cette façon

A partir de ce jour (que j’ai scellé, comme on le peut voir, par cette photo), je passai durant quelques semaines une bonne partie de la journée en recevant les confessions de notre bon Jean-Jacques, qui n’était rien moins que le seul partenaire francophone de mon quotidien. Aussi n’en puis-je pas exclure que ce commerce ait eu sur moi quelque influence.
Qui eut pu penser que ce projet de lecture, remontant à quinze ans, puisse trouver un jour un jardin si idéal pour éclore certaines dispositions d’esprit, à la faveur de celles de Jean-Jacques ?



(A ceux qui ne savent pas : notre époque a ceci de remarquable, que le voyageur moderne, pour peu qu’il daigne se techniciser en se chargeant d’un ordinateur portable, voit les portes de nombreuses bibliothèques du monde s’ouvrir a lui. Notamment quelques sept cent mille ouvrages de notre chère bibliothèque nationale sont disponibles à n’importe quel utilisateur, dont il peut télécharger en quelques minutes l’œuvre de son choix (gallica.fr). Cette opportunité permet et même invite à toutes les fantaisies, en quoi l’on peut remarquer que notre époque, pour décadente, reste féconde par les possibilités vertigineuses qu’elle offre.)

Aussi, pensai-je, la plume de Jean-Jacques est si heureuse, qu’il n’est désormais de francophone lettré de par le monde qui puisse être complètement malheureux, par le simple fait qu’il peut ainsi converser avec cette grande ame.

Au début quelle ne fut pas ma surprise ! J’étais Jean-Jacques. Sa plume avait transcrit ma vie. Me ravisant cependant sans cesse, je me disais que cet effet de sympathie avec les émotions de l’œuvre n’est que le résultat du génie de son auteur. Mais ne sachant, à chaque inclination d’identification, au fil des pages, si elle était due à une coïncidence heureuse ou l’universalité d’un génie, ou au mariage des deux, je découvrais ainsi que son prodige pouvait justement consister dans ce constant balancement et doute que ressent le lecteur, comme il en est peut être de même, en définitive, avec tout chef d’oeuvre. Le génie comme heureux hasards.
Tout de même, quelques détails objectifs suffisaient à échauffer ma fantaisie : par exemple la fin de l’adolescence passée à Turin (Jean-Jacques :16-19ans, Jean-Michel :15-18ans), alors capitale de la Savoie.
Et puis tant de pensées et situations, qui me firent songer que si je n’étais lui, j’aurais du moins été bon ami du jeune Jean-Jacques.

Confessions, 1, 3, pg219

Je voudrais savoir si les autres lecteurs, comme moi, ressentirent un changement progressif de leurs sentiments vis-à-vis de Jean-Jacques en avançant dans ses Confessions. Il en est en effet qui ne sont pas aisées à absoudre.
Pour commencer par ce qui est le plus notoire, l’abandon de ses cinq enfants aux « enfants trouvés ». Contrairement à mon attente, la lecture attentive de son explication sur cela ne permet en rien, par la compréhension du contexte, d’en excuser le geste, comme on voudrait. Opportuniste intrépide, c’est de la fréquentation de la société libertine parisienne (dont on sait le bien qu’il en pense) qu’il fait sienne cette habitude de peupler le pavillon des enfants trouvés. Mais alors qu’au café qu’il fréquente, les libertins se font une fierté - d’après ce qu’en rapporte Jean-Jacques- du nombre de rejetons placés, ce protestant inverti se garde bien de l’afficher, et ne l’avoue qu’à quelques proches. Le motif de l’abandon n’est rien moins que se simplifier la vie, alors qu’il avait les moyens de s’occuper de ses enfants ; mais le pire est surtout qu’il avoue toute la peine qu’il eût à convaincre la mère de leurs enfants, sa gouverante-compagne Thérèse, de les abandonner. Forcer sa femme, une mère, d’abandonner ses enfants.
Mais encore une fois, Jean-Jacques pense comme nous, il l’explique dans l’introduction de l’Emile, et son expédient ultime est dans cette fameuse pleurnicherie auto-flagellante dont il est expert.
Son génie est dans son exhibition, un art de montrer les retors sophistiqués d’un processus d’auto arrangement avec sa conscience, qu’il arrange entre autres probablement en écrivant. D’ailleurs son goût pour l’exhibition est clair, de tous types, de la démarche même des Confessions à son « ne pas savoir cacher les passions de mon cœur » en passant par l’exhibitionnisme littéral.
Je vous prie de m’excuser un écart sensationnaliste. Je dois avouer que j’appris tantôt déçu, tantôt choqué, toujours surpris, que « mon petit » comme l’appelait sa protectrice-mère-d’adoption-amante-iniciatrice et polygame Mme de Warens (qu’il appelait « maman », son amante !), notre « petit », se livra à des amusements tels que l’exhibitionnisme, un quasi viol collectif, et des bouts de bougie auraient fréquenté son urètre durant sa jeunesse…
A 17ans, dans les allées sombres de Turin, Jean-Jacques attend la tombée de la nuit pour exhiber son pénis « dans l’état où j’aurais voulu être auprès d’elles » à des jeunes filles. Hihihi !
Aussi privé que lui de l’habitation des femmes à cet âge, je me permets cependant de signaler que ce n’est pas ce genre de tours que me jouait mon introversion frustrée dans les allées sombres de Turin, qui n’auront été pour moi que le théâtre d’une sublimation, bon gré, mal gré, de cette classe d’éveils.
Pour fermer cette parenthèse obscène, je note que sur le plan sexuel, sa frustration précoce et durable donne lieu à une perversion précoce et durable (en entendant comme perversion ici entre autres l’acceptation par dépit du dépérissement de sa nature pourtant portée à la sensualité), n’est que celle d’un bon chrétien, et c’est son ordinaire qui est également déprimant.
Ainsi la bizarrerie de ses drôleries sexuelles prend un tour moins amusant, à mesure que l’on pense qu’elles ne sont que de menus bribes d’exemples des perversités que fermenta et fermente encore la rigueur de certains dogmes moraux.
Jugeons-le, puisque c’est ce que veut Jean-Jacques (et que l’on juge du même coup ses ennemis).
Vers le livre9, le sachant perdant, on le découvre perdant frustré : Jean-Jacques soigne notre déception, et n’a de cesse de nous contrister.
Ce qui est peut-être le pire est comment Jean-Jacques tolère et même établit durant de longues années un jeu de dupes insupportablement hypocrite avec sa belle-mère dans le quotidien de son propre foyer : il la sait nuisible, leur commerce ne pouvait qu’être empreint de fausseté, et il ne la supporte que par lâcheté (indépendamment de l’affaire de l’infâme conspiration dont la belle-mère jouait le rôle du vers dans le fruit). Cette dernière chose n’est qu’un exemple de l’hypocrisie dont il fait preuve. On ne sait que faire de sa lâcheté infâme qu’il nous expose minutieusement en montrant comment il se soustrait aux situations difficiles (abandon pour toujours d’un ami dans la rue, pendant que ce dernier est victime d’une attaque d’épilepsie, les mensonges, les modestes efforts moraux dont il se vante beaucoup).
Par ailleurs, alors qu’il prétend esquiver les prises que l’opinion du monde a sur lui, il ne voit pas que la majorité de ses maux viennent de là, puisque c’est cette opinion même qui fait que les maux en sont. Autrement dit, tandis qu’il dit ne pas faire dépendre son bonheur de l’opinion des autres, son malheur, lui, est bien la conséquence d’une considération de l’opinion du monde.
Aussi découvre-t-on quelqu’un qui se découvre, et qui travaille ses qualités sans travailler sa propre personne ; et si l’on rétorque que le développement personnel n’était pas à la mode à l’époque, j’affirme que la philosophie le pratique depuis vingt-cinq siècles.
Le titre est bien trouvé : car c’est la laideur de sa lâcheté que Jean-Jacques prétend racheter par la belle sincérité de sa parole. On ne peut pas dire qu’il échoue. Cette démarche d’exhibition et esthétisation de la lâcheté me fait encore penser à Céline ; c’est peut être que toute œuvre humaine sincère est lâche.
Sa grandeur réside évidemment dans son courage et sa sincérité à justement, si l’on peut dire, se montrer (mais de quelle manière !) comme un pauvre type.
Ses mensonges et son hypocrisie ne sont pas extraordinaires, c’est justement leur ordinaire qui est déprimant. Comme Céline, Jean-Jacques nous parle de la lâcheté ordinaire, implicite et universelle en nous, structurelle à notre mode d’être dans la société, le versant jusqu’alors caché de la déchirure d’être avec les autres. Quand la norme vertueuse ordonne de préférer l’intérêt commun, l’intimité de la conscience ne peut que se préférer elle-même, tout le monde le ressent, personne ne le formulait.

Vous savez que si je vous pardonne ma modestie d’être Jean-Jacques, ce n’est que parce que je vous crois dignes de penser qu’être c’est faire, et qu’il nous faut bien faire quelque chose de nos existences hasardeuses, en ce monde perdu où faute de berger, il ne reste que des brebis égarées.
Il y a celles qui croient encore qu’il y a un berger, une grande partie qui fait comme si, et quelques unes qui font de l’égarement un parti pris.

Amis ! perdu(s) pour perdu(s), égarons nous !


Amitié canine.

Malgré certaines réticences de ma part au début, ma relation avec Bobyscheisse finit tout de même par m’émouvoir, alors que notre rapprochement lui donnait une forme nouvelle.
Avec le recul je me rendis compte que Bobyscheisse fut méfiant à mon égard durant plus d’un mois, et nos relations changèrent surtout à partir du moment où je décidai de vaincre ma répugnance naturelle pour le contact de ce corps pouilleux, et où nous jouâmes ensemble, non sans un grand plaisir partagé. Je vis donc avec plaisir qu’il ne suffisait pas de le nourrir pour s’en faire un ami, et que son intérêt à mon égard pouvait concerner d’autres aspects que mon apport de nourriture. Ces nouvelles pratiques de jeu donnaient lieu à un nouveau type de comportement et de témoignages d’affection : Bobyscheisse remonta dans mon estime, parce que je constatai qu’il privilégiait des valeurs immatérielles, comme le jeu, l’amusement, pour se faire des amis ; moi qui le croyait uniquement intéressé, je découvris que (certes, le ventre plein), sa nature en s’épanouissant se livre à des passions désintéressées.
Ainsi durant les deux mois et demi qu’a duré notre commerce jusqu’à présent, ai-je pu observer une nette évolution de notre estime réciproque, qui se basait sur notre confiance grandissante.
Bobyscheisse est très-expressif : quand il est couché, il lui arrive très-souvent de geindre spectaculairement en changeant de position, et il aboie souvent pour communiquer, notamment avec sa soupe quand elle est trop chaude.

Je me flatte d’être probablement le seul humain aboyant que Bobby aura connu, et ceci à l’appui d’une théorie encore en chantier.
Dans le cadre d’une pensée qui redéfinit la relation humain-animaux, on peut considérer que les sociétés humaines font souvent preuve d’ « espècisme » polymorphe, en grande partie inconscient, et rarement formulé. Ainsi considère-t-on souvent normal d’utiliser notre langue pour communiquer avec les animaux. Non que je nie notre supériorité en complexité, et en fait (c'est-à-dire en force), mais ce que je récuse, c’est notre supériorité en dignité. Je considère que dans nos efforts d’humilité et d’égalité envers eux, la pratique de leur langue devrait être plus répandue.
Si l’on parvient à se libérer d’un sentiment de peur du ridicule (chers français qui me lisez, lesquels d’entre vous sont conscients que ce sentiment est démesuré et surcultivé en France !), on découvre que l’on possède, avec un peu d’exercice, rien moins qu’une seconde langue de communication avec l’animal. En ce qui nous concerne, je crois que Bobbyscheisse ne resta pas indifférent à cet enrichissement de notre relation par le bilinguisme.
J’ose par là me vanter d’avoir atteint un autre seuil dans la profondeur de nos relations, grâce à ma manière d’être et de faire. En effet, de même que l’on est une autre personne dans une autre langue, nos relations, notre communication et l’ambiance générale sont différentes, avec Bobyscheisse, selon que je parle humain ou que je parle chien. Dans cette dernière situation je vois bien que l’animal me regarde d’un autre œil, et j’avoue me sentir moi-même différent, comment dire, plus impulsif et plus simple.
Aboyer en réponse aux chiens voisins est à la fois communiquer et relâcher une certaine tension nourrie par une certaine forme d’inquiétude, elle-même engendrée par les aboiements. Outre l’aboiement-source qui génère la première inquiétude, il y a un phénomène bien net d’auto-émulation dans l’aboiement (qu’il est intéressant de vivre « de l’intérieur »), à la fois vis-à-vis de son propre aboiement, mais aussi évidemment par rapport aux autres aboiements environnants plus ou moins stimulants qu’ils sont proches ou lointains, prolongés ou ponctuels, fiévreux ou modérés.
Mais le parler chien ne se limite pas à l’aboiement, il y a une gamme de gémissements dont je découvre expérimentalement les effets des différentes tonalités et façons.

(on peut voir sur cette photo à ses yeux que bobyscheisse vient de réveiller)

Evidemment tout cela prend sens et origine dans la société de meute, où la communication fait le groupe, qui fait la survie de l’espèce.
Aboyer fait l’espèce !

Ouah !



Candide et les « bons » sauvages.

Il est probable que beaucoup de tournants dans les vies modernes commencent, comme cela m’est arrivé cet après-midi là, par prendre la forme banale d’une voiture qui arrive, et se gare. Deux hommes en sortent et s’avancent.
Mercredi vingt-cinq février 2009, au beau milieu d’une douce solitude rousseauiste, arrive jusque sur la terrasse devant moi la voiture de Pablo, le propriétaire de ma demeure, et Carliño, le père de la famille dont ils m’annoncent ainsi qu’elle vient s’installer.
Cette arrivée, d’ailleurs prévue, signifiait pour moi surtout évidemment la fin de l’ermitage solitaire, et l’entrée dans la vie d’une famille, ou plutôt, l’intrusion d’une famille dans mon château.
Cette intrusion inspirait à ma prudence une nébuleuse de questionnements, qui savaient aussi peu la manière dont la situation allait empirer que la nature des troubles dont je serais accablé.


Mais suivant mes anciennes maximes stoïciennes je faisais contre mauvaise fortune bon cœur, et du coup, bonne fortune : il suffisait de considérer que cette nouvelle épreuve entraînerait de nouveaux enseignements.
La famille est aimable à première vue, puisqu’elle a la générosité de me proposer de continuer d’occuper gracieusement une partie de la maison qu’elle loue désormais cinq cent pesos par mois, c’est-à-dire quelque chose comme cent dix euro, et de prêter un lit à mon dos qui n’en connaissait pas depuis la nouvelle année. (Grâce à mes expérimentations de vie je fis donc cette découverte fondamentale : il est préférable de dormir sur un matelas et un lit que sur un tapis de sol et le carrelage.)


Je me permets de conter menus détails qui sont comme une intrusion dans le cœur du folklore des affaires en Argentine. J’apprends du propriétaire, mon bon ami Pablo, que, comme rien n’est simple, ou peut être plutôt le contraire, les deux premiers mois (environ) ont été payés en nature avec une tronçonneuse, dont il est tacite que la bonne volonté ne me permet pas d’en questionner la provenance (mais me voilà peut-être devenu mal-pensant comme l’enseigne à l’être cette société, ce qui est d’ailleurs à mon avis une des causes de sa perte). J’apprends plus tard que Pablo, comme moi, a prêté à Carliño, le père de famille, cent pesos, ce denier se trouvent sans le sou, une famille à charge, un demi déménagement fraîchement déballé dans une maison peu sûre, l’autre demi ayant été vendu en capitale mais déjà dépensé. Carliño souffre le retard de payements de sommes symbolisées par des chèques dont l’empressement qu’il eût à me les montrer commença à me le rendre suspect.
Pour tout dire, cette suspicion s’est immédiatement tournée en constatation de flagrant délit de gros beaufisme, quand je comprends que c’est la consistance de son existence qu’il me montre en me montrant ces sommes d’argent, par un cynisme inconscient littéralement effrayant. Je n’étais pas au bout de mes frayeurs.
(Je compris ainsi par la suite, en comprenant que l’argent fait la substance de l’existence pour eux, que se trouvant dépourvus d’argent, je les voyais douter de leur existence même ; l’argent étant tout, sans argent ils n’étaient rien : cet anéantissement était perceptible dans leur abattement, leur gêne et leur honte d’être pauvres.)

Leurs affaires arrivent de BsAs vendredi 27 février : j’assiste aux allées et venues d’une camionnette rouge, je participe aux transports et nettoie à fond une petite chambre du haut où je m’installe, en laissant impeccable au couple de la famille la grande chambre fraîche du bas. J’effectuai la passation de bon cœur, étant par ailleurs bien content d’échanger tout un château pour l’une de ses cellules, finalement enthousiaste, après deux mois de vie quasiment en plein air, de pouvoir et de devoir être enfermé dans une petite pièce toute de bois. Cinq de six parois de bois, je me sentais dans la cabine d’invité d’un navire dont je ne connaissais pas la destination.

Mais il me faut présenter la famille.
Je la connaissais déjà indirectement (par une coïncidence fréquente à Eldorado où tout le monde se connaît) par le père des deux jeunes femmes (dont l’une est la mère de la famille), Mariano, soixante ans, qui était un mon nouvel ami, et qui vit près du centre dans un bosquet qui borde la ville, un jardin tropical merveilleux.
Quelques traits du personnage Mariano : après une jeunesse et une éducation dans la grande bourgeoisie de Buenos Aires, il devient Danseur classique et contemporain professionnel dans les années soixante-dix, puis s’exile quelques années à Rome sous la menace de la dictature militaire (qui avait la manie d’électriser les penseurs avant de les jeter d’un avion sur le rio de la Plata -30000 « disparus »). De retour d’exil il s’installe à Misiones, « élève » ses enfants dans une ferme et la pauvreté.
Mariano est passionné, entre autres, par la musique classique, la marijuana, la question du rétablissement de la véritable histoire de l’Argentine (très mise à mal par des décennies de propagande, la culture partagée de l’histoire colporte des énormités iniques), les femmes. Père irresponsable de huit enfants (dont j’ai deux représentantes sous mon toit) de différentes femmes, son dernier a un an, sa nouvelle femme, beaucoup plus jeune, psychotique hystérique décharnée.
Mariano tient un programme de radio (sur radio alto Paraná) qui consiste en une présentation et étude d’œuvres de musique classique. A ce moment même survient une incroyable coïncidence qui mérite digression dans la digression. Ecrivant depuis deux heures, j’en viens à ce niveau de mon texte parlant du programme de radio de Mariano dimanche à 21h30, et je me rends compte que c’est exactement le moment du début de son programme, que je suis donc maintenant en train d’écouter. Le sachant dépendre de sponsors privés qui financent son travail, je suis en train d’entendre de longues minutes du début à faire de la publicité directe pour des notables avocats, etc., dont la voix rauque de fumeur de Mariano vante rapidement des mérites et épelle les numéros de portables…en vient une présentation d’éléments d’histoire de la musique qui lui prend deux ou trois jours de préparation. Mariano a dû abandonner le mois dernier son programme sur l’histoire de l’Argentine parce que les notables ont choisi de faire quelques économies. Voilà la mare dans laquelle germent les quelques bribes de culture qui agonisent à Eldorado : pour payer le droit de diffusion de l’émission à la radio et gagner un peu d’argent, le réalisateur vit directement d’une publicité (payée en liquide voire en nature) pour quelques particuliers.
J’écris sur fond de Wagner choisi par Mariano dont je suis maintenant en train d’écouter les éloquents éclaircissements idéologico-biographiques. Quelle coïncidence il parle de Schopenhauer.

Je présume vers le début de sa cinquantaine, Mariano connaît un arrêt cardiaque et est réanimé de justesse. Après deux semaines de coma profond il se réveille et apprend que les règles de l’hôpital ne permettent pas à sa compagne de venir à son chevet. Considérant que l’on a qu’une vie, et ayant sa propre définition de cette dernière, Mariano se débranche et s’enfuit de l’hôpital de nuit à l’aide de sa compagne deux jours après son réveil.
Soigner son amour lui paraissait plus important que soigner sa santé.
A la suite de cette évasion du temple du dogme sanitaire, que croyez vous qu’il fit de cette dangereuse liberté ? Se croyant condamné, il se lance dans des semaines de fêtes continuelles entouré de ses amis, se vautrant dans la consommation de tabac drogues et alcool. S’il ne se refuse alors aucune des jouissances de la vie, ce n’est que pour mieux en recevoir la fin, (je vois cela comme un exemple qui révèle la véritable profondeur de la fête, sa sérieuse justification que le sens commun néglige, ne prenant pas la fête au sérieux.) Mariano m’explique en effet qu’à ce moment là il se croyait condamné, et perdu pour perdu, il souhait être cueilli par la mort au milieu d’une fête.

Cette digression concernait le père de la mère de la famille et de sa sœur, qui se sont installées dans la maison. Ce qui est extraordinaire dans cette famille, c’est l’écart entre ce père, fin renard si empli d’esprit et de culture, et ses deux filles ignares et éteintes, dont l’une, de dix-huit ans, sait à peine lire et écrire. Cela est d’autant plus surprenant quand on sait qu’il les a élevées lui-même seul, sans mère.
Quand j’indiquai à Mariano mon étonnement à ce sujet, il me dit qu’il les laissa libres dans leur enfance, et qu’il n’y eut pas moyen de leur faire aimer l’école, ni rien d’autre d’ailleurs. Ceci me fit beaucoup réfléchir à l’éducation permissive que j’aurais donnée à mes enfants que je n’aurai pas.
Dans la mère de vingt-deux ans, j’ai assez rapidement ressenti une personne insaisissable, fourbe, suffisamment rusée pour savoir se taire. En ma présence, elle affichait un silence d’autant plus suspect qu’il paraissait calculé.
Sa sœur eût dix-huit ans une semaine après leur arrivée. Les charmes de sa « beauté du diable » s’effacent malheureusement aussi rapidement que se dévoile un esprit dont le peu d’efficience apparent paraît suspect. Egalement très silencieuse, son visage affiche très peu d’émotion, quelle qu’elle soit, ce qui laisse pressentir un cas.
Les deux enfants de un et trois ans sont du type agité et très-répétitivement capricieux.
Le père de famille, qui a exactement mon âge, est de mère brésilienne et de père argentin. Un vrai bloc de valeurs locales, un vrai homme.

La fréquentation de cette famille qui vint s’installer chez moi me permis d’observer dans l’intimité des personnes très différentes, me fit beaucoup réfléchir et ouvrait beaucoup d’hypothèses notamment sordides, se révéla enfin passionnante pour les problèmes moraux qu’elle soulève.
Il s’agit d’une famille relativement caricaturale par sa banalité, ou son ordinaire, dans une situation de stress relatif dû à une fragilité économique transitoire. Sincèrement le type d’évolution des personnes ainsi que de leurs relations et tout ce qui s’y rattache m’a laissé bien perplexe et fait voyager, de ce genre de voyage qui peut très bien se passer d’une sortie du territoire national.
Disons que nous sommes bien différents, et ils voyagent aussi avec moi, puisque mes menues bizarreries, qui ne sont pour moi que des petits plaisirs du quotidien, les laissent au moins aussi perplexes que je le suis à leur égard. Je constate des étonnements quand me douche au tuyau d’arrosage sous la pluie dans le jardin, ou quand je pars me promener à vélo sous la pluie et reviens couvert de boue rouge, ou quand je me joins aux chiens pour aboyer. Ceci ne sont que des détails, pour lesquels leur incompréhension est manifeste, et qui me laissent imaginer qu’il y a une foule de mes petites manies, ou comportements, dont je n’ai pas même conscience, qui doit produire, dans leur représentation, quelque chose que j’ai en revanche peine à imaginer.


Je croyais, sans vraiment y croire, que la parentalité implique un certain sens de la responsabilité, je n’y crois plus du tout.
Quand je me rapprochais d’eux, l’effet des différentes brutalités, notamment dans les relations avec les jeunes enfants me repoussait littéralement (les atroces crises des enfants toutes les demi-heures environ ne sont qu’une partie visible). Leur mode de communiquer n’avait cesse de me rendre perplexe.
Ce qui me porte le plus peine est dans mon imagination, ou ce que je me suis trouvé forcé d’imaginer au spectacle de leur irresponsabilité, qui m’inspira un effroi qui n’eut cesse de croître. Par exemple tant de situations où je voyais bien que mon aide, qui me paraissait essentielle, n’était que hasardeuse et pour des détails qui devaient avoir leur face cachée de l’haïsse-berg : la mère n’avait pas de désinfectant pour soigner une plaie saignante de son bébé, et ne paraissait pas même alarmée d’en manquer. Son ignorance en diététique ou sa négligence des règles d’alimentation me paraît très-dangereuse pour les enfants –je réfléchissais à comment lui prodiguer un enseignement qu’elle ne demandait pas, subtilement sans la froisser, sans faire celui qui sait tout et paraître arrogant- or je suis d’autant moins bon dans cet art là que je dois dépasser mon sentiment du scandaleux de la chose- ainsi me suis-je vu fournir le ménage en fruits et légumes, (me livrant à de pénibles trajets à vélo avec un sac à dos très-chargé). Tout cela me déprimait tellement que je ne pouvais pas y penser trop longtemps, sous peine de me sentir mal.
A la mesure de leur ahurissement à mon égard était mon sentiment d’être irréprochable et vertueux, ferment qui eût pour conséquence évidente ma lamentable maladresse. Aimant ces êtres humains qui sont mes frères, je m’efforçai d’être d’autant plus généreux qu’ils étaient ingrats, jusqu’à une certaine limite que fixait ma disposition d’humeur. Mais cette générosité même leur semblait être suspecte, et je ne pus me dépêtrer d’un équivoque continuel, voire exponentiel. La réalité en devenait rousseauiste : par exemple même avec la petite de trois ans, avec laquelle je passais par ailleurs quelques bons moments (les meilleurs en définitive parmi la famille), qui s’est trouvée une fois dans une crise de larmes par ma faute, simplement par un effroi dû au spectacle de ma bizarrerie - voulant plaisanter en lui faisant manger une carotte par l’oreille, dans un moment de joie bien parti.
Le résultat, en face, est que les femmes ainsi que le jeune frère du jeune père sont très-silencieusement perplexes, et en même temps, ce qui me surpris, au début, assez profondément indifférents.
Puis j’observai que cette indifférence n’était pas orientée vers moi en particulier, mais en toute chose de ce qui était un nouveau lieu, chose ou thème pour eux. Ceci m’obligea à formuler quelques hypothèses désobligeantes.
Au sujet de leur façon d’être non-stimulés, il me semble que c’est comme si peu de choses prennent sens à leurs yeux. Or évidemment, tout ce qui est significatif l’est d’après son contexte : ainsi le sens est (ou naît, du moins) dans la relation entre les savoirs. C’est pourquoi il faut déjà avoir un savoir relatif à une chose pour qu’une seconde chose prenne sens. Ainsi grand-mère n’ayant pas le savoir historique adéquat, les ruines des temples grecs ne faisaient pas sens, et n’étaient d’après ses dires que des vieilles pierres. D’où l’on voit ainsi l’aller-retour entre la sensibilité et le savoir qui se conditionnent et se fécondent mutuellement. Donc si les savoirs, quels qu’ils soient, sont limités, ce sont autant d’ « accroches » qui manquent au réel, donc à ce qui nous y lie, la sensibilité. Le réel s’en trouve donc globalement peu significatif (j’avoue souvent expérimenter la chose en pressentant les sensations que me fait perdre mon ignorance). Ainsi m’expliquai-je leur insensibilité générale.
En conséquence, je craignais que le sens littéral de stupidité pusse être légitimement requis pour définir ce que je percevais comme une absence de réaction, due au fait que la sensibilité est comme amoindrie. C’est comme si les représentants de cette famille sentaient peu (mon amie Norma parle de « gens qui sentent à vingt pour cent »), en un mot certes cruel, c’est comme s’ils étaient à demi-morts.

Au sujet du père de famille, vous allez comprendre pourquoi, malgré ma bonne volonté, j’hésite encore à lui développer, au cours d’un repas par exemple, les quelques théories qui vont suivre, qui lui seraient pourtant utiles.
Il y eut quelques frictions au cours desquelles je pus observer une brutalité et une stupidité qui me sont peu coutumières, et à vrai dire qui dépassent mon entendement. Il s’agit clairement du niveau où la stupidité peut devenir très dangereuse (quand je lui avoue ma nette impression qu’il est démangé par l’envie de m’en mettre une, il me rassure et me dit que non, tout va bien, c’est juste un air de nervosité, veut-il me rassurer, mais je sais bien que ses enfants le connaissent mieux que moi). Je l’ai senti ce soir quand je m’en suis pris au frère (de 18ans) en le critiquant sur un ton quelque peu irrité (ce post adolescent qui ne fait rien de la journée après avoir brûlé le tas de bois que j’étais allé chercher dans la forêt se met à découper des poutres que j’avais mises de côté, dont les faces superficiellement brûlées sont à râper). Brûler du bois de construction, alors que la forêt est pleine de bois mort : son frère, le jeune père de famille de mon âge, m’a immédiatement répondu à sa place et s’est échauffé très vite, m’insultant (de « pelotudo » plus ou moins abruti).
Pendant que je lui répondais sur les détails inintéressants de l’affaire, et esquivais, non sans un certain plaisir, ses provocations, j’observais fasciné que bien qu’il utilise des mots ce n’était pas le sens, la raison qui parlait dans sa bouche et ses gestes, j’ai senti à quel point tous ses motifs et son comportement étaient affectifs. Le pire, et ce qui est l’origine du danger, à mon sens, est que c’est comme si il assumait que la logique pouvait ne pas être le critère de recevabilité des arguments : comme s’il proposait un autre critère, d’ordre affectif. En l’occurrence, le critère est une domination dissuasive : a raison celui qui place le plus haut niveau de menace affichée (concrètement, des mots insultants, une autre manière de traiter les objets et de bouger dans la pièce, éventuellement un rapprochement), a tort celui qui se soumet en ne plaçant pas barre plus haut. L’escalade éventuelle conduit évidemment au corps-à-corps pour départager le dominant. Il est vertigineux de se rendre compte comment une lecture comportementaliste animale de la scène et du comportement de Carliño peut être pertinente.
Nous sommes trois mâles : les ressentiments que me porte Carliño sont relatifs à la menace réelle sur les femelles que représente mon intrusion. Je menace de dominer le frère dominé du dominant : j’explicite une menace d’avoir raison, qui pour Carliño est une menace d’élément dominateur. Autrement dit je veux à ses yeux dominer un dominé, mais qui a la caution protectrice du dominant qui doit donc intervenir. Le dominant joue son rôle : c’est à lui de répondre à la menace et de remettre l’ordre en mettant sa personne en jeu, par l’activation de certains codes comme par exemple la provocation risquée de « pelotudo ».
Mes compétences de vieux renard à noyer le poisson dans l’eau (dont l’expérience remonte aux négociations que je devais faire avec des « jeunes » (hihi) dans la tendre ZUP de mon enfance, pour ne pas ma faire casser la figure.) laissent à Carliño un goût amer dans la bouche, comme celui d’une punaise ou d’un crapaud, que la brute prédatrice ne peut pas dévorer, et doit recracher. Ces esquives logiques lui font bien sentir que la logique de la brutalité n’est pas complètement satisfaisante, qu’il peut bien facilement m’écraser comme une punaise au sol, il lui restera toujours un petit quelque chose qui l’énerve, la petite odeur de fond.
C’est cette petite odeur de fond que me faisaient être ces gens-là.


Enfin un petit incident vint servir de transition, qui en me faisant changer de comportement changea la forme de notre commerce, qui de ce fait changea vers le meilleur.
Un jour nous nous trouvâmes sans lumière (ils n’avaient pas d’argent à ce moment, or sans électricité nous n’avions par exemple plus d’eau, puisque c’est une pompe qui fait passer l’eau du puits à la réserve. Les parents ne paraissaient pas alarmés des conséquences pour la vie de la famille ! voilà la nonchalance sudaméricaine) ; j’achetai dix pesos à la coopérative (on achète une quantité de lumière à l’avance ici, seul moyen possible dans une société de pauvres irresponsables) qui me suffisaient pour un mois quand j’étais seul. Cette fois après quatre jours l’électricité vint à manquer durant la nuit, ce qui me força d’interrompre frustré mes activité littéraires nocturnes, qui utilisent l’ordinateur. Ce même soir précédent, alors que je rentrais vers minuit, j’avais retrouvé la famille entière couchée dans le salon devant un dévédet (le frère à apporté sa télévision énorme), et toutes les lumières de la maison allumées y compris celles des chambres du premier étage !
Le lendemain je commis l’erreur de céder à mon impatience en voulant leur parler avant d’avoir pris mon café, ce qui nuisit à la douceur nécessaire pour ce genre de choses. Je les réunis tous sur la terrasse, et bien conscient que cette manière typiquement germanique de mettre cartes sur table et de s’expliquer posément et dans la bonne foi n’est pas en usage dans ce type de foyer, je leur présentai quelques remarques. A peine avais-je commencé à esquisser quelques principes d’économie d’énergie, que le père s’échauffa : évidemment, ni lui ni sa famille n’ont de leçon à recevoir de personne, il est hors de question que les habitudes changent. J’assistais fasciné à cet auto-échauffement : le père en venait à m’inviter au plus vite à quitter la maison dans les plus brefs délais (oubliant qu’il m’avait plusieurs fois promis que je pouvais rester aussi longtemps que je voulais). Mais Carliño est un sanguin : au moment de cet échange je devais partir le lendemain ; quelques heures après, je pouvais rester quelques jours le temps d’arranger mon transfert, et le soir venu je pouvais rester aussi longtemps que les bonnes conditions de mon déménagement seraient réunies ; quelques jours après, il n’était plus question de mon départ.
Quoi qu’il en soit je le pris au mot et me tint prêt à partir d’une part, et d’autre part je décidai de cultiver l’indifférence comme protection.
Ceci réussit assez bien, c’est une chose qu’ils savaient faire, nous nous ignorâmes, et vécûmes en paix. Je profitai de leur qualités : ils me laissaient tranquille, n’étaient pas malintentionnés et plutôt bons, me proposaient toujours leur modeste repas que j’acceptais rarement pour limiter nos rencontres. Ils consomment presque tous les jours les repas du pauvre local, les plats typiquement missionnaires : reviro et giso (pronocer « guiso »).

Le reviro
De farine, faire une masse assez compacte à l’aide d’huile et d’eau, en ajoutant éventuellement un œuf. Cuire cette masse à feu vif en la remuant et brisant constamment avec une cuillère de bois dans une marmite jusqu’à obtenir des grains coagulés dorés de la taille moyenne d’un petit pois. La cuisson dure entre vingt et quarante minutes selon les reviristes. Sert de base d’accompagnement par exemple du giso.
Le giso est de la daube, c’est-à-dire viande légumes et eau cuits longtemps.
Pour le giso on utilise généralement la viande à daube appelée chuleta, qui coûte en général quatre ou cinq pesos (c’est-à-dire un euro !) le kilo. C’est aussi la somme que gagne à l’heure un ouvrier non qualifié à Misiones.

Finalement, ce que j’avais appris d’avoir à apprendre : savoir ne pas donner son avis quand il n’est pas demandé, me détacher, être indifférent, ne pas me mêler des affaires des autres qui se passent sous mon nez, même si mon aide serait utile à tout le monde. Je ne suis pas très bon dans cet art là, et il me coûta beaucoup d’assister sans mot dire à des spectacles tels que la destruction d’un meuble qui pourrait servir que l’on brûle, alors que la réserve de bois et vide et qu’on le l’approvisionne plus, de voir les adultes faire peser sur les enfants leur propres frustrations et troubles agressifs, et autres petites et grandes choses. Je m’entraînais à assister passif à ce spectacle.
Sans que je le sache cet entraînement allait être une préparation à l’expérience que je vécus par la suite, puisqu’elle a fini par me demander les mêmes qualités, dans le loft de la jungle (version spartiate) de Denies.
En effet en suivant une idée d’Anne qui me marqua je décidai de compenser le caractère inachevé de l’amitié du voyageur par une concentration du temps passé avec un ami, en déménageant chez lui. Le fréquenter à s’en dégoûter pour partir soulagé : cela fonctionna d’une manière assez inattendue, mais c’est une autre histoire…


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