Merde. Franchement, merde, je m’attendais pas à ça de lui, il m’a déçu. Certes, il avait un cancer, mais c’est pas une raison : il m’avait dit « c’est à évolution lente ». J’y croyais, je croyais que cette « évolution » m’attendrait… Il ne faut pas attendre, il ne faut pas non plus croire que les autres attendent. Il ne faut rien croire, il faut FAIRE, c’est peut-être cela que m’a enseigné Marc (en 2006, il avait changé ma vie une fois de plus, me convertissant au « faire »). Mais que m’a-t-il enseigné ? M’introduire à la philosophie, sans finir son travail… mais Marc ! Merde ! je ne suis pas encore formé ! Tu es parti trop tôt ! j’avais tant de choses à te dire et tant de choses à apprendre de toi ! ce n’est pas juste ! Certes, c’est de ma faute, j’ai été paresseux, et je suis parti.
Il a fait son travail, il m’a converti à la philosophie.
Et maintenant ? Je ne reconnais plus le monde, un fondement de ma vie disparaît, tout s’effondre sous mes pieds. Il était mon deuxième père, mon père choisi.
J’écrivais ce blog en partie pour lui, en grande partie. J’ai l’impression qu’il n’a plus lieu d’être. J’ai l’impression que tout était pour lui. Sans lui, même le pull que je porte n’a plus lieu d’être, si je ne peux plus lui montrer. Quelle coïncidence, l’un de ses derniers articles, il y a un an environ, sur le deuil, sur la revue des ressources, commentant Barthes :
De la solitude du deuil au tarissement de l’écriture
Roland Barthes, Journal de deuil
Citation de cet article : « perte de cet être cher , singularité irréductible à quelque théorie que ce soit, peut-être même à tout discours. »
J’arrête donc là mon discours, je livre mon dernier texte de blog, qui était en grande partie pour lui, tel qu'il était quand il est mort, hier soir, peut être quand je finissais mon cours, à 23h d’ici, peut être quand j’étais dans le bus rentrant chez moi, peut être…
Je m’en remets à lui : il y a une semaine, il m’écrivait…ses derniers mots pour moi…
« Voilà donc des "nouvelles" peu allègres, mais en dépit de tous ces désagréments, le moral est bon ! »
Voilà la parole du philosophe, voilà la voie.
+++++++++++++
Quelquefois, à quelques détails près, la vie peut être compliquée comme poser ses valises quelque part.
Enfin, les poser, ce n’est pas tout, la question est où les poser, et puis, vaut-ce la peine de les déballer pour le temps, et puis quel temps, d’ailleurs.
Où ? quand ? combien de temps ? tout est arbitraire, TOUT est arbitraire : comment vivre cela ???????????????????????????????????????????????????????????????
Je tente banalement de vivre cet arbitraire: comme toute vie, c’est ardu, et c’est vain, simplement parce que tout est vain.
Pourquoi ici ? que suis-je en train de faire ? Qui suis-je ? mais fichtre ! qui m’a mis ces questions dans la tête ? j’aurais quelques questions à lui poser…
+++++++++++++++
L’amour porte.
AMIS ! d’après ma modeste expérience, je le regrette, mais les religions ont raison : rien d’autre n’a de sens que l’amour.
Pourquoi cherche-t-on absolument une personne à aimer ? je l’ai compris : parce que cette personne est une porte.
J’ai trouvé une porte. Cette porte ouvre sur le chemin qui mène à l’amour inconditionnel, de tous, toujours ; le chemin est long, mais il paraît accessible.
Cette porte-amour seule donne sens à toute ma déambulation, puisque l’amour justifie doublement la vie : il est jouissance, et il est guide à l’essentielle unité de tous les êtres accidentellement séparés. La réunion de corps est la porte à l’unification absolue : depuis la seule chose qui fait sens immédiatement : le plaisir, l’amour mène à la seule chose qui fait sens universellement : l’unité essentielle de tous les êtres.
Plus simplement, aimer conduit à apprendre à aimer, et l’amour d’une personne est le modèle de l’amour macroscopique.
++++++++++++++++++++++
histoire de serviette
Le monde rapporte ce qu’on y sème : en nulle autre situation cette vérité n’apparaît si clairement que lors de l’installation quelque part, puisque l’on commence sur un terrain vierge. Une autre logique se superpose : le hasard, enfin, le chaotiquement complexe, enfin, Yasmin dit : il n’y a pas de hasard, enfin, elle a probablement raison.
A partir de mon installation à Rio et dans la favela je récoltai ce que je semai dans le monde : c'est-à-dire, mis à part Yasmin qui m’est venue du chaos du complexe, finalement pas grand-chose. Difficile de contempler et de semer à la fois.
Cet effort énorme de chercher un peu de travail, ce travail énorme de faire un petit effort : quelques résultats, quelques heures d’emploi arrachées à un marché, et me voilà timidement entré dans un système, et voilà, je joue le jeu.
Je circule dans les rues ma serviette de professeur à la main, je suis content, j’ai un but : je vais dans un lieu défini accomplir une tâche, un service attendu par des consommateurs de services, voilà qui fait sens. Circulant dans le centre ville, le quartier des affaires où se trouvent mes écoles, grâce à ma serviette, je suis un peu comme les autres, c’est rassurant ; les autres voient que je fais partie de leur famille, (même si à Rio tous les hommes d’affaires ont adopté le sac à dos, j’aime ce pragmatisme) comme eux je suis sérieux : je travaille : j’accepte volontiers d’échanger mon temps de vie disponible contre l’argent qui me permettra de me rapprocher du standing de vie moderne, qui requiert d’acheter des choses. Ainsi je saurai finalement qui je suis : je suis comme les autres que je vois autour de moi.
Mais ma supercherie est peu crédible : malheureusement, je ne suis pas un homme d’affaires, personne n’est assez dupe pour m’identifier à eux, tout au plus puis-je paraître un technicien, voire un ingénieur, avec ma serviette fatiguée de parcourir le monde. Achetée par la mère de Mechtild à Limburg, elle me suit depuis des années : Valleraugue-Berlin-BuenosAires-Eldorado-Folianópolis-Rio… comme toutes les vieilles connaissances, je ne peux pas me passer d’elle, et en même temps, je ne peux plus la voir.
J’aimerais avoir un sac à dos, comme les autres, mais je n’ai pas les moyens de m’en acheter un, je n’arriverai jamais à vraiment être comme les autres. Je me sens comme un imposteur : nomade parmi les sédentaires, je feins la routine de rigueur. J’ai parfois l’impression d’être tout nu, cette serviette étant mon seul vêtement, ma raison d’être. Il semble que ce n’est pas moi qui la porte, mais que c’est elle qui me porte, je la suis : elle est le personnage principal, elle me fait être, je ne suis qu’un personnage secondaire. Je ne suis que ce que ma fonction, ou mon apparence de fonction me fait être.
Enfin grâce à elle, à la mesure de mon « investissement » et de ma « valeur » sur le marché, je récolte de ce marché un revenu misérable, et je découvre une certaine misère.
+++++++++++++++
Enfin pauvre.
Cette fois, je suis grandiosement réduit à mon faible pouvoir de production de bénéfices, je gagne, durant les premiers mois, ce que gagnent quatre-vingts pour cent des brésiliens, à peine plus que le salaire d’un prolétaire local (mais je suis seul, privé de le structure familiale qui permet à des tels prolétaires de s’organiser un semblant de confort). Cette somme couvre le strict nécessaire des frais courants. Je ne peux rien m’offrir de l’équipement dont j’aurais besoin : je suis réduit à mon local de favela, sans frigo, sans gazinière, mes vêtements élimés, mes chaussures décollées ; rien de matériellement nouveau : je ne peux rien acheter.
Ne rien acheter : me voilà face à moi-même, moi qui prétendait ne rien avoir besoin d’autre que logis et nourriture, moi qui critique volontiers le consumérisme… En arrivant au bord d’une expérience anti-consumériste je redécouvre les contours de la consommation.
Quand on n’a que très peu d’argent, acheter devient un stress, faire les courses devient traumatisant. Toujours demander le prix des choses, même pour les petites choses, devoir attacher de l’importance à des sommes minimes, être pauvre oblige à une certaine mesquinerie, et très souvent au renoncement. Le verbe même « acheter » devient traumatisant, il devient interdit, un tabou. Dès lors, je me souviens, par contraste, combien de fois je l’employais dans ma vie précédente. Avez-vous déjà pensé à cela : combien de fois employez-vous le verbe « acheter » par jour ? On ne se rend pas compte, mais « acheter » est devenu un acte parmi d’autres, banal, un habitus qui participe à nous faire être.
Que fait-on quand on achète ? On devient possesseur, on « est » en « possédant » : notre être s’agrandit à la mesure de nos possessions. J’achète une chose, je suis un peu cette chose. Je ne peux rien acheter, je ne suis plus grand chose. Comment peut-on en venir à des considérations si ridiculement opposées aux généreuses pensées de dépossession, de détachement ? Je ne sais pas encore. Probablement parce que le monde autour de moi est si consumériste. Le concret est dur. (En portugais, concret signifie « béton ».)
Etre un handicapé d’achat signifie évidemment être un discriminé: on ne peut pas être comme les autres, ce qui est fâcheux, voire même, on devient un pestiféré, un infréquentable. D’un autre côté, on devient fréquentable pour les pauvres : étant à leur niveau, ils ne peuvent plus vous prendre de haut. Je me permets ainsi de répondre aux favéliens qui me demandent de l’argent : « quoi, tu crois que parce que je suis blanc, j’ai de l’argent?
J’ai aussi découvert la honte d’être pauvre, passer à la caisse en ne faisant qu’une facture de quelques réaux ; avec ma compagne, devoir limiter les sorties et les invitations à des situations parfois sordides, la honte. Et de là, la honte d’avoir honte : qui suis-je pour avoir honte de cela ?
D’un autre côté, le grandiose de l’imprévu, l’impression de vivre sans filet, la légèreté des poches vides, le grisant d’arriver au travail le jour de la paye avec les dernières pièces pour le trajet en bus…
++++++++++++++++++++++
Enfin, les temps changent véritablement. Mais d’un autre côté, le chef de la « police de pacification » est devenu le nouveau sheriff local, il règne comme un despote, ce qui est loin de plaire aux locaux ; par exemple, il a décidé que les camions qui apportent les fournitures ne monterait que le mercredi et le samedi ; résultat, pénurie de bouteilles de gaz dans la communauté.
Quant à moi, je suis progressivement revenu de mon idéalisation de la favela : en arrivant je pensais qu’il y aurait là comme une ambiance de village, une solidarité dans la pauvreté, une sympathie. Rien de tout cela. Ma voisine est détestable, il y a bien des gens sympathiques, mais beaucoup sont antipathiques, méfiants, voire agressifs. Il paraît que c’est un héritage de la violence : dans cette jungle sociale, au lieu d’être amis, c’était chacun pour soi, les gens essayaient de se tirer d’affaire aux dépend des autres, l’objectif étant de tenir les autres en respect en vertu de quelque relation avec des trafiquants, ces aristocrates d’une monarchie où le roi s’appelait le « dono do morro » (le « propriétaire de la colline=la favela »). La loi du plus fort ne cultive pas la paix, mais la concurrence acharnée. Beaucoup de gens sont désagréables et inhospitaliers (du coup, je ne fais que me demander plus désespérément ce que je fous là).
J’avais au début l’idée de me présenter à chacun de mes voisins afin d’installer une ambiance cordiale, mes premières expériences ont vite calmé mes naïves intentions. (Enfin, il s’agit probablement une fois de plus d’une question de manière erronée) Les gens me prennent pour un fou (un occidental européen en ce lieu, ce n’est guère compréhensible que pour d’autres occidentaux « alternatifs »). Une voisine à laquelle je me suis présenté, la croisant dans ma rue, a réagi hystériquement, me demandant effrayée et agressive si j’habitais seul, si je prenais de la drogue, ce que je venais faire ici… Autre exemple, une petite fille que je salue en descendant ma rue et qui répond à mon « bonjour » : « je ne te connais pas »..à quoi je réplique : « maintenant, tu me connais » ; elle : « non, je ne te connais pas ». Ma voisine directe qui met parfois la musique vraiment, mais vraiment très fort, à faire trembler les murs, à qui je vais demander de baisser la musique, au moins durant l’heure de mon cours particulier, réagit hystérique m’insultant presque et en m’invitant à déménager. Tout le monde est si différent de moi…
Après quatre mois sur place, je n’ai pour semblants d’amis que quelques collègues du bar, des personnages qui se réunissent autour d’un patron de bar qui est un personnage remarquable. Etonnamment cultivé, descendant d’allemands et parlant cette langue, il manie la critique radicale avec l’ironie fine, et ne ménage personne. Ses quelques clients fidèles sont surtout des admirateurs de ses sarcasmes, et comme lui, ils ont des choses à dire sur la société. Je ne sais comment exprimer cela, je goûte leur charme, en sirotant la bière locale, insipide, mais glacée.
Au début, l’inconfort et le dénuement avaient comme un côté pittoresque, et puis avec le temps, quand ma pauvreté ne permettait pas d’en sortir, tout cela prenait comme un effet déprimant. L’inconfort dans l’appartement, les privations, les coupures d’eau (dans cette chaleur, commencer une journée sans pouvoir prendre de douche), les coupures d’électricité (voire les coupures d’eau et d’électricité cumulées, comme cela arrive parfois, heureusement rarement), la saleté (des voisins ont une fenêtre qui donne devant ma porte, or ils utilisent manifestement leur fenêtre comme une poubelle), le désordre général, le bruit, les cris : la violence des gens entre eux, le pire, la violence envers les enfants, leur habitude de s’exprimer en criant, tout cela devient un poids : j’en deviens stupide : l’impression d’être parmi les sauvages.
D’abord, je suis discriminé : quand on me voit on voit surtout un « gringo », un occidental
++++++++++++++
La vanité de la connaissance me semble de plus en plus évidente
+++++++++++++++++++
Qu’est-ce qui m’a fait suivre, sans vraiment le vouloir, ce soir là, ce petit groupe de couchsurfeurs dans ce bar hors de prix, au pieds du pain de sucre ?
Yasmin suivait une logique plus définie : elle suivait son rêve. La veille, elle avait rêvé qu’en ce lieu elle ferait une rencontre importante. Mes yeux clairs, ma présence, d’où le coup de foudre

No hay comentarios:
Publicar un comentario