J'avais prévu ce soir là de participer à un rituel dit "travail" de Santo Daime à léglise locale. J'apprends plus tard qu'il s'agit d'une église Umbandaime.
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Précision sur ces religions:
L' Umbandaime est une nouvelle religion brésilienne qui synthétise deux religions brésiliennes elles-memes synchrétiques:
l'Umbanda, est à la fois issu du spiritisme (à l'origine français) et du candomblé (religion synchrétique brésilienne provenant des esclaves qui ont "mélangé" les religions d'Afrique). Le principe consiste basiquement dans l'invocation chantée d'entités (des figures archétypiques de personnalité) qui sont incorporées par les médiums présents. Et soit donnent des messages, soit simplement soignent.
Le Santo Daime est un synchrétisme entre le christiannisme et la pratique rituelle indigène de consommation d'ayahuasca, le thé sacré. Le principe est basiquement boire de l'ayahuasca et accomplir un voyage intérieur en chantant des hymnes d'inspiration christiano-indigène.
Ces pratiques sont réalisées dans le but de se connaitre soi-meme, de "connaitre" (non pas rationellement) le mystère divin en nous, afin de "se soigner" et de s'améliorer.
Se connecter avec des énergies internes que nous avons en commun avec l'extérieur.
S'équilibrer, communiquer et s'harmoniser avec ses frères et avec les forces de la nature, en un mot de cultiver l'amour.
Je dirais qu'il s'agit d'exercices pratiques pour "aimer mieux". S'améliorer dans l'accomplissement de sa tâche, quelle qu'elle soit, faire les choses avec plus d'amour, quoi que ce soit.
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En fin de matinée avec Filippi nous descendons au marché bio du village et là je rencontre une allemande qui vit dans la communauté Daime locale. Elle me dit qu'ils sont en train de réaliser un Feitio, le travail de fabrication de l'ayahusca, le thé que l'on boit lors de la cérémonie.
Les églises du Daime (ainsi que les autres mouvements qui consomment de l'ayahuasca) ont en général une "maison du feitio", où l'on fabrique le thé, l'ayahuasca, deux fois par an. La production demande un complexe et lourd travail manuel qui dure en général une semaine et qui est en meme temps une cérémonie-fete-travail. Pour fournir la main d'oeuvre nécessaire les fidèles d'autres églises de la région voire du monde entier (qui vient aussi sur place pour voir comment se fabrique le thé) viennent participer au travail, pendant lequel on consomme de petites doses d'ayahuasca "légère" durant toute la durée du travail manuel.
J'étais très curieux de voir cela de près et après avoir dit adieu à Filippi j'y suis tout de suite allé, le site est proche du village.
Arrivé sur place je rencontre heureusement immédatement quelqu'un que je connais, un fidèle de l'église que je fréquentais à Rio qui me dit que je peux rester participer au travail et loger à la communauté. Je suis ravi puisque c'est ce que je cherche à faire durant ce voyage, loger dans les communautés du Daime pour le connaitre de l'intérieur et dans sa diversité.
L'endroit est magnifique, au bord d'un ruisseau qui passe juste en bas du balcon. La communauté est en fait une vaste zone où chaque membre a sa propre maison, espacée des autres, ainsi que quelques maisons collectives. L'endroit est en fait un lieu de cure, une espèce d'hopital spirituel (alcool et tabac sont proscrits). Les dortoirs de la communauté sont pleins mais on m'indique un espace libre sur le sol. Beaucoup de gens sont des médiums ici et j'ai l'impression que leurs regards me transpercent l'ame jusqu'au fond. Souvent j'observe des regards relativement sévères à mon égard, peut etre parce qu'ils voient mes vices, me dis-je, peut etre parce que j'arrive là comme un cheveu sur la soupe. Je force un peu ma place ici, parce que je sens que c'est le lieu où je dois être.
Je monte à la "maison du feiticio", la petite manufacture, qui est au milieu de la foret. Je suis littéralement émerveillé: fourneaux, fumées de marmites en ébulition, battage chanté en rythme.
La matière première du thé est sur place, tout autour dans la foret. De la matière aux instruments, la manufacture n'utilise pratiquement que des produits de la foret: eau, terre, plantes, bois, feu. Elle est elle meme un produit de la foret.
Le thé consiste dans le mélange bouilli et concentré ressortant d'une liane concassée et de la feuille d'une autre plante. Il parait qu'on ne sait toujours pas comment les indigènes ont pu découvrir l'effet psychoactif unique que pouvait réaliser ce mélange alors qu'il y a des milliers de plantes et de procédures possibles, des millions de combinaisons possibles.
résumé basique de la procédure:
Il faut d'abord battre au maillet des tronçons de liane (ici environ 40cm de long et 10 - 15 de diamètre) pendant une heure chacun environ, à force de bras, jusqu'à ce que les fibres soient bien séparées. Cela se réalise en rythme et en chantant des hymnes spécifiques.
vue des deux fournaux
Le plantes sont ensuite bouillies ensemble dans des chaudrons de 120 litres jusqu'à réduire de moitié (ou moins), essorées, et réutilisées un certain nombre de fois. Le liquide réduit concentré est ensuite utilisé comme base pour une prochaine décoction et ainsi de suite plusieurs fois. C'est comme faire du thé, le faire réduire, et l'utiliser pour faire encore du thé, etc.
sortie du chaudron du feu
Des degrés de concentration et des procédures un peu différentes sont réalisées pour créer différents types de thé.
égouttage
J'assiste à de nombreuses procédures, gestes que je ne connais pas encore. Je suis impressionné par la fluidité de la coordination des travailleurs qui sans avoir à se parler combinent leurs gestes précis et rapides. Ces gens ne travaillent pas pour l'argent, mais par amour, on peut le voir dans leur gestes. Une trentaine de personnes quand j'arrive. Tout le monde est concentré, l'atmosphère est fraternelle. Un exercice physique dur, fait de collaboration masculine disciplinée, cela m'a ainsi fait penser à celle du service militaire qui n'aurait que son bon coté en quelque sorte. Les hommes présents ont entre la vingtaine et la soixantaine, de tous bord, qui ont tous leur vie, ce sont des gens absolument normaux. Ils ont simplement en commun ces pratiques.
Je suis reçu comme un visitant. Je dis tout de suite que je désire travailler. On m'amène à un coordinateur manifestement médium qui me regarde discrètement puis après un petit silence m'attribue la tache de la terre cuite. On me dit que je dois le faire sérieusement et jusqu'au terme.
Ma fonction: maçon du Daime
De la boue est placée à la base du chaudron pour le sceller au sol dans son trou, sous lequel il y a le feu.
On me montre rapidement les gestes et les caractéristiques de mon travail. Je suis impressionné par la douceur de la personne qui me donne les indications et qui me dit que c'est un travail important, qui doit etre bien fini. Il s'agit de manipuler une truelle, comme un maçon. Je me concentre et assume ma fonction. Je fais en sorte qu'on ne me dise pas les choses deux fois.
Je prépare le mélange dans le seau en raclant directement la terre argileuse sur la paroi de la montagne
. J'interviens sans que l'on m'appelle, dès qu'un nouveau chaudron est placé. Quelques rares conseils viennent, notamment de tenter de faire des gestes plus doux.
Je prends une dose de thé dès le début. Pour une raison que je n'explique pas encore (c'était la deuxième fois que cela m'arrivait) je n'ai pas senti d'effet psychoactif, ni après les nombreuses doses que je prenais régulièrement (dumoins durant les treize premières heures...), simplement une bonne disposition à travailler.
J'ai en effet assumé la responsabilité de la terre cuite pour les sept chaudrons qui cuisent simultanément durant treize heures continues, décidé à travailler jusqu'à épuisement. Malgré les moments de repos le travail était assez intense, mais je l'ai réalisé avec grand paisir, me perfectionnant et toujours cherchant à faire de mon mieux. C'est ce que je cherche à faire: le travail qui n'est pas payé sous forme d'argent, le vrai travail en quelque sorte, qui est fait pour lui-meme.
(je cherche en effet dans ce voyage à pratiquer les formes d'interactions sans argent entre les humains, comme une forme d'agir plus authentique et propre à notre développement).
Dans la soirée je rencontre un français qui habite sur place. Il est franco-italien aussi, de Turin aussi. Il a le meme âge que moi à deux mois près et vient aussi d'abandonner sa profession pour se donner un temps de réflexion. Il a une certaine expérience, depuis des années des pratiques spirituelles et il m'aide à comprendre des choses.
Durant le travail j'ai du faire appel à mes capacités de résistance ce qui est un plaisir pour moi. Il s'agissait de forcer, de dépasser la fatigue et les cycles des douleurs exactement comme sur mon vélo. Mes avants-bras brulaient, j'avais des ampoules. Mais cela "fait partie du jeu" de ce rituel qui est un travail spirituel melé à un travail de force physique.
On vérifie, grace à ma super lampe, le moment idéal de concentration d´une version superconcentrée appelée "miel"
Mon application a été remarquée. Durant la nuit en plus de mes responsabilités ont m'attribue différentes taches ponctuellement, ce qui m'a fait réaiser de nombreux gestes de la fabrication (placer/retirer/égoutter les chaudrons, ajouter des liquides etc). J'ai aussi eu droit à une dégustation de différents types de thé et aussi ceux tous chauds frais sortis. Durant la nuit nous nous sommes parfois retrouvés à six personnes seulemmoins présence a été utile. Je n'avais pas prévu d'y passer la nuit, mais je repoussais sans cesse la limite. Vers cinq heures et demi, alors que je suis à bout de forces, un rituel un peu informel à l'intérieur du rituel m'est proposé. A cinq nous avons fumé deux joints purs d'un puissant cannabis local. C'est là que mon véritable travail a commencé. L'effet du thé est arrivé. Voilà quelques éléments dont je me souviens et que j'arrive à formuler, il s'agit en réalité d'expériences sensitives difficiles à expliquer, à formuler. Durant une demi heure environ je suis passé par des phases que je commence à connnaitre, à commencer par les hallucinations appelées visions. Mes amis devenaiet bien étranges. Je suppose à cause du froid j'ai été soudain pris d'un drole de tremblement extreme et irrépressible et j'ai senti le détachement de mon corps. Accusant un refroidissement intense mes amis m'ont placé sur un banc non loin du four, et chacun a placé son blouson sur moi. Vu qu'il y avait plusieurs grand costauds, je disparaissais sous leur vetements qui me faisaient de précieuses couvertures. Je sentais leur attention, leur affection et amour. L'un de mes camarades s'est occupé de moi. Il me tenait et réchauffait les jambes. Puis j'ai reconnu la respiration soufflée saccadée du médium qui incorpore. Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé mais j'ai senti sa protection et son accompagnement et comme s'il réalisait des opérations. Je me souviens d'une chose qui m'a frappé, c'est de voir mes pulsions et mes compulsions passer l'une après l'autre sous forme de boules à la queue-le-le ce qui m'a permis de bien les observer et sentir de quelle manière je ne suis pas elles. Je me suis senti comme moi neutre en quelque sorte, sans elles. J'ai aussi senti comme une mort et une renaissance. Comme si le passé devenait vraiment du passé et cessait d'etre présent. Quand j'ai ouvert les yeux mon collègue s'était déjà éloigné alors que je le sentais proche, et à la fois j'ai senti qu'il m'abandonnait peu à peu à moi-meme. Je tentais de reprendre le controle de ma respiration, à la place du tremblement qui la controlait. Je crois que je me suis un peu assoupi d'un sommeil de chat, puis je suis revenu à moi. Tout avait duré une heure et demie qui m'en ont paru quatre environ.Je sais que tout cela doit vous paraitre bien étrange. Il faut me faire confiance. J'en parle avec transparence, parce que je pense qu'il ne faut pas faire trop de mystères avec le mystère. En France on a fait du mystère un tabou, je ne sais pas pourquoi. Tout cela fait partie de mes recherches et doit se trouver sur mon chemin.
Le lendemain je continue le travail mais à un rythme moini soutenu
Le surlendemain, mardi, c´est le grand nettoyage, récurage des chaudrons.
Depuis je suis pratiquement seul dans l'espace commun de la communauté avec mes travaux de jardinage. Je nettoie une bambouseraie.

2 comentarios:
Sublime. Le plus fort moment que tu décris, pour moi, c est quand tu reçois la suggestion d appliquer des gestes plus doux. C est merveilleux, le tout.
Sublime. Le plus fort moment que tu décris, pour moi, c est quand tu reçois la suggestion d appliquer des gestes plus doux. C est merveilleux, le tout.
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